3040-A : VITRIOL

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A∴ A∴

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Non communiqué
Loge:
Non communiqué

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La formule apparaît mystérieuse aux yeux du profane enfermé dans le ténébreux cabinet de réflexion. Plongé dans une quasi obscurité, il contemple une faux, un sablier, un pain, de l’eau, quelques ingrédients chimiques, un coq… Et ce singulier VITRIOL qui l’interpelle et l’invite à s’interroger sur sa présence en ce lieu. D’emblée, on songe au sens premier de vitriol, l’acide sulfurique, la substance qui « rend vitreux ». Est-ce une invitation à devenir miroir comme cette glace qui nous fait face et qui nous renvoie ñ une image de nous-mêmes que nous nous apprêtons peut-être à laisser derrière nous ? Est-ce une allusion à la dissolution par l’acide sulfurique ? S’agit-il de dissoudre l’être profane, impur en quelque sorte, que nous sommes encore ? Suggère-t-on de dissoudre la carapace qui nous enveloppe, l’armure faite de la somme de préjugés qui nous empêchent d’accéder à la lumière, de laisser pénétrer l’amour des autres (autant de carapaces que l’on va peut-être abandonner par le testament maçonnique) ? Mais on réalise rapidement que VITRIOL n’est pas un simple substantif. D’abord, s’il fallait voir le vitriol en tant qu’acide sulfurique, il serait quelque peu redondant à côté du soufre présent sur la table près du mercure et du sel. En outre, des points séparent les lettres. N’aurait-on pas affaire à un acronyme ? Alors l’esprit enfermé dans le cabinet obscur se plaît à vagabonder quelques instants pour fantasmer différentes hypothèses : des plus incongrues – comme Va imaginer ton rôle ici œil lucide – aux plus inspirées – Vis intensément ton réveil initiatique ou languis. A moins que ce ne soit : Va inventer ta respectable interprétation ou latinise.

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Idée judicieuse en vérité d’invoquer le latin en cette occurrence. Car de fait, une fois la lumière venue et le rituel en main, on découvre que l’acronyme – puisqu’il s’agit bien de cela – signifie : Visita Interiora Terrae, Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem ; Soit : Visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée. Assurément une réponse est offerte à notre interrogation. Nous éclaire-t-elle davantage ? Pas si sûr, de prime abord. « Visite l’intérieur de la terre » ? Nous y étions dans ce cabinet de réflexion, dont l’Expert nous avait dit, en nous y introduisant, qu’il est cette « caverne au sein de la terre, qui est le lieu de notre mort au monde profane ». Mais que pouvait-on comprendre à ce stade où pas encore initié, nous n’étions peut-être plus tout à fait profane, dès lors que nous nous trouvions sous la loge qui s’étend jusqu’au nadir ? Puisque cette compréhension nous est donnée a posteriori, elle est peut-être une invitation à retourner régulièrement mentalement – au moins dans ce temps d’apprentissage – dans le cabinet de réflexion, à cet instant décisif de renoncement à son être impur. Par là, elle nous rappelle cette condition d’être sur le seuil, en attente, et nous renvoie à cet état d’humble profane que nous devons peut-être conserver dans un coin de la tête ou du cœur, de cherchant permanent.

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Tu trouveras la pierre cachée, par rectification, est-il ajouté. Mais faut-il plutôt entendre Rectification au sens classique de « correction », ou plus littéralement – sans que le fond en soit réellement changé – de « rendre droit ». On ne peut manquer là de repenser à cette entrée dans la loge par la porte basse avant de se redresser, de tous ces voyages déséquilibrants qui nous poussaient sans cesse à retrouver cette posture droite, à cette fierté ensuite de recevoir la lumière qui nous incitait plus que jamais à nous tenir droit et en ordre devant nos frères, à l’image de ces colonnes qui nous entouraient. Comment ne pas penser en cet instant à notre colonne interne, la vertébrale sollicitée, cette épine dorsale qui nous axe, nous tient droit et compte 33 vertèbres comme il y a 33 degrés de progression. Et quelle est cette « pierre cachée » que l’on nous demande de trouver (ou cette « pierre de l’Œuvre » suggérée par Solomon Trismosinus, Aurumvellus, 1708 d’autres interprétations de l’acronyme (1)) ? Est-elle cette pierre brute sur laquelle nous avons commencé de travailler pour notre premier travail d’apprenti, cette pierre brute qui n’est autre que nous-mêmes, une matière imparfaite que nous avons contemplée dans le miroir du cabinet de réflexion ?

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Réunissant l’ensemble de ces éléments et renforcé de quelques étincelles de connaissance glanées au gré du rituel déjà entrevu, nous commençons à percevoir l’importance de cette formule VITRIOL pour l’apprenti. En revisitant l’intérieur de la terre, l’intérieur de soi, nous allons pouvoir travailler la pierre brute que nous sommes, afin de devenir des hommes droits, des êtres de rectitude. Dans cet esprit, comment ne pas remarquer immédiatement que le mot compte 7 lettres ; ce nombre 7 dont nous devinons déjà l’importance, ce 7 qui rend la loge juste et parfaite. Et lorsque la spagyrie complète ce VITRIOL par deux autres lettres – obtenant neuf caractères, autre chiffre sacré et le mot VITRIOLUM -, cette interprétation n’en est que renforcée : « Tu trouveras la pierre cachée – ou la pierre de l’œuvre, ce qui est donc la même chose -, la vraie médecine ». Or qu’est-ce qu’étymologiquement la médecine, si ce n’est la science qui vous remet droit, médian (ce qu’exprime aussi son symbole, le caducée) ? Par ce travail de dissolution de l’être vil, d’introspection, de visite de l’intérieur de soi, nous parvenons dans la chambre du milieu de l’être, le cœur, pour transformer ce qui est peut-être un cœur de pierre en cœur de vie et devenir un homme nouveau, une créature d’Amour 2. Peut-être est-ce là l’un des voyages les plus difficiles à entreprendre, un voyage alchimique et permanent de retour à l’essence, à l’état primordial – celui de profane ? De retour au cabinet de réflexion où nous sommes invités à revenir sans cesse.

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Il y aurait quantité de mythes anciens à invoquer au regard de ce thème de VITRIOL : du grec Orphée au nordique Balder en passant par l’indien Krishna qui part chercher ses six frères dans le monde inférieur ou la poudre de mfkzt [prononcé mufkuzt] égyptien, dont certains voudraient voir la pierre philosophale et qui était un élément déterminant du rituel de résurrection du pharaon. Mais je voudrais surtout ici penser, derrière cette recherche de la pierre sous terre, au mythe de Siegfried qui part terrasser le dragon Fafnir dans sa caverne où il garde l’or du Rhin. Contrairement à ce qu’on peut imaginer, le monstre reptilien Fafnir est non l’image de la violence, de l’action, mais celle de l’immobilisme, ce que Jung appelait l’ombre : symbole de l’égoïsme, de la paresse, des fantasmes, de l’indifférence… C’est tout ce dont nous pouvons avoir honte. Fafnir est l’archétype du dragon dormant ; il dort sur ses richesses sans les exploiter, se contentant simplement de posséder, sans jamais avoir assez. En le tuant, Siegfried lutte contre l’immobilisme neutralisant (car le dragon, c’est en nous-mêmes qu’il faut le trouver ; ce sont toutes les forces négatives qu’il nous faut vaincre). Et lorsqu’une fois la bête tuée, il a accès à toutes les richesses, le héros les néglige-il ne connaît pas le sens de la possession ; il ne choisit que ce qui peut lui être utile, ou ce qu’il ressent comme pouvant être utile (car il ne connaît pas encore les pouvoirs des objets choisis) : l’anneau créateur des Nibelungen, d’une part, et ce qui est d’abord présenté comme un heaume d’invisibilité, d’autre part.

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Or, ce heaume d’invisibilité est littéralement un « heaume de terreur » (en vieille langue norroise, un aegishjalmur). Il est encore aujourd’hui le nom de ces talismans de puissance utilisés dans le monde nordique (voir représentation ci-dessous), notamment en Islande, et, en ce sens, il a été assimilé au pouvoir paralysant du serpent, à ce troisième œil neutralisant que Siegfried aurait pris à Fafnir. On en a fait également la pierre brute, la matière primordiale, qui se trouverait allégoriquement dans la tête du dragon. Comment ne pas penser ici à l’émeraude tombée du front de Lucifer qui serait le Graal-pierre de la geste de Parsifal (n’est-ce pas ce même Parsifal qui doit dissoudre sa carapace, retirer son armure de préjugés, pour accéder au Graal et à la lumière) ? Or, l’émeraude est verte comme est vert…le souffre du vitriol, en particulier le vitriol dit de Mars (le vitriol guerrier), c’est-à-dire le sulfate de fer. Au-delà même du mythe nordique, ce heaume d’invisibilité se retrouve dans quantité de mythologie, à commencer par la grecque. Le dieu des profondeurs – celui de l’« intérieur de la terre » – Hadès l’aurait possédé et il aurait permis à son porteur d’évoluer dans la vie dissimulé. On en a fait une image de la sagesse terrestre, car, lorsque nous portons le heaume, nous savons quand rester tranquilles, silencieux, de manière à pouvoir observer et apprendre de la vie sans imposer nos propres vues, désirs et opinions aux tiers. N’est-ce pas là une caractéristique de l’apprenti ? C’est aussi une image de l’aptitude à connaître et garder des secrets, sans laquelle nous restons des enfants, des êtres inachevés, qui livrent étourdiment tout ce qu’ils sentent, savent et pensent à n’importe qui sans discernement. Et c’est là peut-être aussi, à travers cette notion de secret gardé, une fonction du maçon.

Le heaume de terreur ou d’invisibilité, en tant qu’œil du dragon, fait aussi penser à une autre caractéristique du maçon. Étymologiquement, le mot dragon vient du grec drakein, « bien voir ». Donc ce terme associait, dès l’origine, la vision claire au reptile dont vont s’emparer les symbolistes, les mages et autres alchimistes spéculatifs ou opératifs. Ainsi, en visitant l’intérieur de la terre dans le cabinet de réflexion, nous pouvons retrouver cette pierre cachée, ce diadème du dragon qui est une bonne vision, ou plus précisément une bonne vigilance (terme que l’on trouve aussi sur le mur du cabinet de réflexion), en langage moderne, une bienveillance que le maçon « apporte à tous ses frères » en entrant en loge, cette vigilance permanente qui n’est pas seulement une simple vision des autres, mais une attention constante, de tous les instants, portée aux autres. En un mot, l’Amour dont le siège est le cœur, cette pierre brute que nous sommes invités à travailler.

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J’ai dit.

Notes :
(1) Notamment, celle de Jean Servier : Visita Interiorem Terrae, Rectificando Invenies Operae Lapidem, Descend dans les entrailles de la terre, en distillant, tu trouveras la pierre de l’Œuvre. L’« œuvre », en anglais, étant Craft, qui est aussi le terme désignant la Franc-maçonnerie, le Métier.
(2) Ce que les anciens avaient parfaitement compris en faisant de la vie et de l’amour des mots fondés sur la même racine *Lv/Lb (voir l’anglais Love/Life, l’allemand Liebe/Leben…). Tout en faisant du cœur, organe de la vie, le symbole de l’Amour.

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