La mort et nous
Non communiqué
On n’y pense généralement pas, on n’y pense qu’avec abstraction, puis un jour on la rencontre là allongée, recroquevillée, immobile, froide, sans vie.
Alors elle prend un sens, devient réalité, s’impose à nous définitivement, nous pousse vers un avenir certain sans espoir de retour.
On essaye de comprendre, les jeux de la vie et de la mort comme une parenthèse dans les milliards d’année de l’univers, une parenthèse dans l’immensité d’un ciel étoilé, dans l’espace et dans le temps.
J’ai eu envi d’en parler non pas pour la comprendre mais pour comprendre l’ambiguïté de notre relation avec elle.
Abstraction
La mort est une abstraction statistique de catastrophes naturelles ou humaines que l’on égrène au journal de 20 heures : tsunami, séisme, sida, éruption, inondation, malnutrition, faim, guerre…
Des abstractions et parfois quelques images insoutenables… à mettre en relation avec la couverture médiatique pour retrouver une petite fille disparue au Portugal…
Le nombre devient si important comment pouvons-nous imaginer aller au devant de la mort,
- Les ONG peut-être ?
- La mort en nombre n’est-elle pas le grand régulateur du vivant ?
- Sauvez n’est-il pas prolonger la souffrance ?
- L’humanité peut-elle continuer sans fin à croître ?
Ce que l’on voit en visitant ce lieu, des monceaux de valises, de lunettes, de cheveux, de vêtements… qui correspondent à trois jours d’activité alors un million prend un sens et six millions aussi.
Le long des baraquements des milliers de photos de visages avec deux dates celle de l’arrivée et celle du départ, généralement la même année, généralement le même mois, la mise à mort à une durée, celle de la souffrance.
La mort de milliers d’êtres est difficilement concevable, il faut voir, toucher, sentir pour prendre conscience de l’intolérable.
Réalité
St Petersbourg visite d’une église, dans une allée un cercueil ouvert avec une vielle femme allongée, une mouche posée à la commissure des lèvres.
Où voit-on encore des morts dans notre monde ?
La mort réelle a disparue de notre environnement, elle est cachée, occultée, médicalisée… Alors vient la mort proche, la mort d’un proche.
Cette pauvre chose sans vie, la mémoire partait, le corps se recroquevillait, la vie tournait de plus en plus au ralenti et puis un jour en préparant le dîner, elle est venue par surprise… c’est du moins ce que laissait voir son visage sans vie.
Elle était là concrète comme une vraie séparation, une rupture entre elle et nous.
La difficulté est de dire des mots justes.
Ces mots portent sur la compassion pour le cercle des proches, pour nous-même qui voient disparaître la personne connue.
Cette compassion n’est pas en rapport avec la mort, car nous essayons de le savoir, elle est inéluctable, mais sur la rupture des relations tissées par la vie et qui sont d’un coup suspendues.
C’est la compassion par rapport aux regrets, par rapport à ce que l’on aurait dû faire et que l’on n’a pas fait, par cette découverte que le « moi » a empêché d’aller vers l’autre, de cet élan du cœur réfréné qu’on aurait voulu s’exprimer mais que nous n’avons pas eu le courage de dire.
Ces mots portent sur la prise de conscience que chaque nouvelle mort nous rapproche de la notre et qu’à cette échéance nos certitudes deviennent de plus en plus fragiles face à l’inconnu. Nous nommons cela « ultime initiation », mais ce terme veut dire qu’un espoir de vie différente subsiste et nous n’en sommes plus très certains lorsque le cercueil se referme. Ces mots portent sur les rapports qui existent entre la vie et la mort par cette prise de conscience que cette vie n’a existé que par ce qu’elle s’est en permanence appuyée sur la mort d’autres êtres qui l’ont nourri.
Cette mort s’inscrit dans le cycle des transformations dans lequel nous faisons office de grand prédateur.
Nous sommes impuissants devant la peine de l’autre, car lui seul peut l’assumer comme nous devons assumer la notre.
La vie qui ronge la vie
Une autre vie s’installe dans la vie, une autre vie dévorante que va détruire sa vie dans la maladie, la souffrance du corps qui résiste et ne veut pas partir.
C’est la lutte du corps, la lutte des autres, le masquage de la souffrance, la chambre aseptisée et le ballet des hommes en blanc, les sorciers des temps modernes qui ont le pouvoir sur la vie, de prolonger la vie ou bien de la suspendre.
A un instant donné, qu’ils soient remercier de savoir arrêter, arrêter la vie lorsqu’elle n’a plus de sens, lorsque la souffrance crie le désespoir du corps qui n’en peut plus.

Les jeux de la vie et de la mort
Les jeux de la vie et de la mort sont inscrits depuis toujours dans la dynamique de l’homme. Risquer sa vie est une initiation codifiée pour certains, totalement non structurée pour d’autres.
Chevalerie, duels, actions extrêmes, vitesse, corrida, recherche du danger, recherche de la souffrance… juste pour voir jusqu’où on peut aller, jusqu’où on peut offrir son moi à la mort.
Ce frisson dans le ventre, cette peur surmontée, une dose d’inconscience… sont comme un élixir d’immortalité à court terme. La vie devient un grand jeu, une plaisanterie, car la vie ne devrait plus être, elle n’est que surplus, bonus, cadeau supplémentaire… un pied de nez à la mort.
Acteur de sa mort
Une mort voulue peut-être ?
Une mort par maladie d’être, par maladie de vivre, la dilution de la vie dans la façade du paraître, l’absence de signification à la vie, le recours aux paradis artificiels pour oublier.
Une mort par débordement de souffrance d’une vie sans issue, sans espoir, sans l’ombre d’une lumière, un mur de solitude.
Le vide rattrape la vie et la vie n’est plus rien alors dans un dernier effort on met en œuvre l’ultime liberté, la seule vraie liberté, celle de pouvoir mourir.
Rituels de mort
Ils ne sont pas faits pour les morts mais pour les vivants, une manière de recréer le cercle de la famille et des proches au-delà des querelles, des fâcheries, de l’éloignement, du temps qui passe… la mort plus que la naissance, le mariage est l’occasion des retrouvailles, de l’expression en commun de la douleur et de la tristesse.
Le rituel au tour du mort permet d’extérioriser, de faire ressortir ce que la pudeur avait réussi à contenir, ils constituent un élément essentiel de retour à la vie.
L’imaginer
Se fondre dans le grand tout indifférencié, mélanger les couleurs, abandonner la vitesse en rejoignant le centre.
Etre moi ou l’autre ou le ni moi ni autre, ne plus être malgré la pensée, ne plus avoir de pensée pour exprimer la pensée.
Suspendre l’écriture, suspendre le fait de dire qui crée la différence, ne plus être et ne plus penser à être ne plus être.Arrêt de toute action, arrêt de toute pensée.Arrêt du vide lui-même.
De l’autre côté
La spirale centripète, glisser au fond du gouffre, pourquoi vouloir lutter.
L’idée d’un grand trou noir chaud humide où on se retire pour un sommeil sans fin.Ralentissement du souffle, du cœur, des pensées émergentes.
Ralentissement de tout. La grande disparition.
Connue ou inconnue faire confiance à la mort, n’est-elle pas notre vie ?