Le nombre 3

Auteur:

H∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Généralités : nombres, ternaires, triades

La symbolique des nombres existe depuis qu’existe l’écriture. Il n’est pas une civilisation humaine qui ne s’y intéresse. Elle transparaît directement dans les rituels magiques les plus anciens, dans les repères astronomiques ou encore dans ceux qui rythment la vie quotidienne des hommes.

La littérature sur les nombres est abondante. On attribue toutes sortes de caractéristiques magiques, bénéfiques, maléfiques, mystérieuses et, en tous cas, symboliques aux nombres. Leur étude nous est des plus utiles sur le chemin de la Connaissance car elle nous fait découvrir la genèse et la structure de l’univers, les rapports entre les êtres et les choses. Cela est particulièrement vrai pour le nombre 3 dont je me propose de parler à présent.

Avant d’aborder spécifiquement la question du 3 dans notre ordre, je voudrais vous rappeler succinctement quelques « triades » et « ternaires » dans notre vie de profane ainsi que dans les religions et autres croyances.

Le monde qui nous entoure regorge de triades dont certaines me semblent être aux confins du profane et du sacré :

les 3 états visibles de la matière (1) : solide, liquide, gazeux,
thèse, antithèse, synthèse (on voit ici apparaître l’idée de conciliation),
la naissance, la vie, la mort,
le passé, le présent, le futur,
la terre, le ciel, le cosmos,
etc.

En ce qui concerne les religions, les croyances diverses, les mythologies on peut citer :

Osiris, Isis et Horus en Égypte,
en Grèce : les 3 demeures des dieux (ciel, terre et enfers), les 3 grâces, les 3 furies, les 3 têtes de Cerbère, etc.
le yin, le yang et le tao dans la philosophie chinoise : le tao étant la voie du milieu…
Brahma, Vishnu et Shiva dans l’hindouisme.

Dans la Bible, le 3 est utilisé 523 fois ; la Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) ; les Rois Mages ; les 3 vertus théologales (foi, espérance et charité) ; Enfer, Purgatoire et Paradis ; les 3 fils d’Adam (Caïn, Abel et Seth) ; dans l’Apocalypse de Saint-Jean, il est dit 3 fois « je suis l’Alpha et l’Oméga » ; le Temple de Yahvé construit puis reconstruit deux autres fois ; etc.

J’arrêterai ici ma liste de triades et ternaires. Elle pourrait être encore bien longue, forcément incomplète et probablement fastidieuse. En tout cas, cela montre l’importance particulière accordée au 3 dans l’Humanité. Selon le Tao, il est « le plus sacré des nombres ».

Cette symbolique connue de la plus haute antiquité, participe fondamentalement de la vie et des principes maçonniques dont elle est l’une des sources importantes de spéculation. Sans doute faut-il y voir un héritage des influences de la Grèce antique mais également celui des textes bibliques.

Le binaire

La dualité, sous son aspect commun est opposition et, sous son aspect positif elle est complémentarité. En entrant dans le temple, on se trouve dans le binaire des deux colonnes et du pavé mosaïque. Il apparaît donc que le binaire représente deux pôles de la même réalité, deux visions possibles, souvent mais pas forcément opposées. D’ores et déjà on peut imaginer un troisième terme : moi, l’observateur.

Le monde profane est celui du nombre 2, celui des oppositions, du manichéisme, du bien et du mal, du vrai et du faux, du laid et du beau, etc. On y procède par analyse, distinctions incessantes. Avec le nombre 3, l’idée d’opposition disparaît au profit d’un terme conciliateur des oppositions et ramenant à l’Unité.

La découverte du ternaire

Il nous appartient de découvrir, par l’écoute et le travail, la conciliation des opposés grâce au ternaire. Le « chemin de l’initié » se situe donc entre les extrêmes, sur la ligne entre les pavés noirs et blancs, dans une troisième voie qui exclut toute idée de « pensée unique », d’intégrisme de toute sorte, de vérité révélée, de dogme.

C’est ce chemin que je vais essayer de traduire, d’abord d’un point de vue descriptif puis en m’intéressant au « chemin intérieur ».

Voici donc une description de ce que l’on vit lors de l’initiation et de ce que l’on découvre en assistant assidument aux tenues.

Avant d’être accueilli, l’impétrant aura fait l’objet de trois enquêtes et trois tours de scrutin favorables.

Dès le cabinet de réflexion le 3 marque sa présence : 3 coupelles contiennent respectivement du sel, du soufre et du mercure. Il fait 3 voyages dans le Temple : les épreuves de l’Air, de l’Eau puis du Feu. A l’issue de chaque voyage, il rencontre l’un des trois officiers de la Loge et leur tape 3 fois sur l’épaule gauche. Il prêtera son serment sur les Trois Grandes Lumières de la Franc-maçonnerie : le Volume de la Loi Sacrée, le Compas et l’Équerre.

On lui présentera également :

les signes de reconnaissance que sont les équerres, les niveaux et les perpendiculaires,
la marche de l’apprenti faite de trois pas,
la batterie, l’acclamation écossaise, la devise toutes trois constituées de trois éléments,
les trois coups frappés en apprenti à la porte du Temple,
les trois outils de l’apprenti : règle, maillet et ciseau,
on lui indiquera son âge symbolique : il a 3 ans.

Par la suite, en assistant régulièrement à nos tenues on se rend rapidement compte que le nombre est présent dans la loge. Les éléments de la science maçonnique se retrouvent non seulement dans les outils, les signes, comme l’apprenti le découvre lors de son instruction, mais aussi dans les symboles, chiffres, nombres et figures géométriques qui ornent ou décorent la loge. Le nombre 2 est représenté par le pavé mosaïque où alternent le noir et le blanc (ombre et lumière, dualité fondamentale), par le soleil et la lune, par les deux colonnes B et J ou encore par le 1er et le 2nd surveillant. Quant au nombre 3, le plus utilisé de tous les nombres maçonniques, il est représenté par une multitude de symboles : les trois grandes lumières, le triangle divin qui représente à la fois les trois mondes (matière, esprit, âme) et leur unité, mais aussi les trois dimensions de l’espace. A cela on peut ajouter les trois grades de la maçonnerie bleue, les trois colonnettes (Sagesse, Force et Beauté) ; le Vénérable, le 1er et le 2nd Surveillant ; la lune, le soleil et le Delta lumineux, les 3 fenêtres qui éclairent le Temple, les 3 coups de maillet, les 3 points, les 3 luminaires, le chandelier à 3 branches, etc.

Du binaire au ternaire

Comment pourrait se traduire le « passage du binaire au ternaire » ?
Cela peut prendre au moins trois aspects :

conciliation des contraires, des opposés, la recherche de l’équilibre,
création à partir de deux éléments distincts,
recherche des causes et principes à partir d’une manifestation constatée.

1. Conciliation des contraires

C’est la voie de l’empathie. Il ne s’agit pas de se mettre « à la place » de l’autre (« l’autre » étant d’ailleurs souvent soi-même), mais de tenter de voir selon son point de vue. C’est aussi la voie de la médiation, synthèse entre deux visions différentes : « juste milieu », syncrétisme, équilibre. Bref, toute position médiane, raisonnable, réfléchie.

L’algèbre de Boole, chère aux sciences dures et notamment au domaine du traitement de l’information, a montré sa redoutable efficacité dans l’évolution galopante des technologies modernes et sa mise en œuvre aux travers des outils informatiques omniprésents aujourd’hui. Dans cette algèbre ce qui n’est pas ne peut pas être et inversement. Ce qui est A ne peut pas être non A. L’hyper-technologie ne laisse pas la place à une « troisième voie ». Une porte est soit ouverte, soit fermée… Le travail dans l’atelier nous permet, une fois sortis, d’y voir autre chose. On peut imaginer une intersection non vide entre A et non A : une porte peut être entrouverte, en train de s’ouvrir ou se fermer. Tout dépend du niveau d’analyse que l’on considère : macrocosme de la porte dans son intégralité, microcosme du mécanisme de la serrure… Tout dépend donc du point d’observation et de la profondeur de l’analyse.

Prenons un autre exemple dans le domaine littéraire ou artistique. Je me hasarderais volontiers à tenter un parallèle avec l’oxymore ; cette figure de style représente bien ce que peut-être la conciliation de deux éléments opposés : le clair-obscur, le silence assourdissant…

2. Création

Dans l’univers initiatique, le nombre 3 n’est pas le résultat de 1+2 mais celui de 1+1=3. Il n’est pas le troisième nombre mais le premier dans l’ordre du manifesté. Par exemple, si l’on considère un couple composé d’un homme et d’une femme, leur « combinaison » constitue un troisième être : nous sommes bien dans le 1+1=3. Ce 3 ne sera que temporaire puisque lui-même donnera à nouveau le 1 : l’enfant est un nouvel être donc un 1…qui à son tour s’accouplera à un autre 1…

3. Du principe vers le manifesté ou l’inverse

La représentation la plus éclatante du ternaire est le triangle : on peut y voir la représentation d’une pensée complète composée de trois termes dont les deux premiers sont antagonistes et le troisième conciliateur. J’y vois aussi la combinaison de deux termes, non pas antagonistes mais tous deux causes créatrices du troisième qui est de l’ordre du manifesté.

L’emploi du triangle dans l’art religieux est très certainement à l’origine de son utilisation en franc-maçonnerie. Il représente, dans de nombreuses églises, sous une forme abstraite, une image de Dieu. Son adoption comme symbole du Grand Architecte allait donc de soi. Elle marque, par sa simplicité un rappel du principe créateur.

On peut aussi prendre l’exemple de l’observateur constatant que les feuilles d’un arbre bougent. Ça, c’est le manifesté. Pourquoi ? On recherche la cause. Peut être parce qu’il y a du vent. Pourquoi y a-t-il du vent ? On recherche le Principe. Parce qu’il y a des différences de pression atmosphérique. Je conclus donc qu’en présence de différences de pressions, il va y avoir du vent et donc que les feuilles des arbres vont bouger. Oui, mais…le vent peut avoir d’autres effets et les feuilles des arbres peuvent bouger pour d’autres raisons (séisme par exemple). Tout dépend donc du point de vue où l’on se place et ce que l’on veut observer. On touche ici aux modes de raisonnement : inductif (2), déductif (3), analogique.

Ce raisonnement analogique est peut être celui que nous permet le symbolisme, qui vise à réunir des éléments apparemment sans lien, et qui nous permet de rechercher le « principe » derrière le manifesté, l’invisible derrière le visible. Mais notre esprit humain est ainsi, il faut séparer (diabolos) pour mieux réunir (symbolos) et concevoir l’Unité ou le Principe.

Retour dans le Temple

Le Vénérable et son équerre n’est-il pas la synthèse du 1er Surveillant et son niveau qui voudrait que nul ne dominât autrui et du 2nd Surveillant et son fil à plomb qui invite chacun à s’élever aussi haut que possible et descendre dans les abîmes les plus profonds de la pensée ? Son équerre concilie ce qui pourrait être un conflit entre l’horizontale égalitaire et la verticale hiérarchique. J’y vois une représentation de l’équité qui consiste à traiter différemment ce qui est différent.

Mais cela a également à voir avec la Connaissance. Tout d’abord de soi-même. En effet, le fil à plomb invite d’une part à l’introspection, à une tentative de connaissance approfondie de soi et d’autre part, il invite à l’élévation spirituelle. Quant au niveau, il engage à une « connaissance transverse », à un perfectionnement multidisciplinaire tant dans les sciences, que dans les arts et les « humanités ». L’Équerre, quant à elle, pourrait en symboliser la synthèse : des connaissances aussi larges que possible tout en n’oubliant pas l’essentiel, sa propre place dans l’Univers.

Le Delta lumineux n’est-il pas la combinaison du Soleil (élément actif) et de la Lune (élément passif) donc la recréation d’une nouvelle unité intelligible à l’Homme, un principe supérieur et universel ? Le Delta constitue avec les colonnes B et J un triangle isocèle : c’est la conjonction de la Force spirituelle, l’Esprit et de la solidité, la stabilité. C’est un retour au principe créateur.

Pour conclure

La logique binaire nous conduirait, si elle n’était maîtrisée, à exclure, à cataloguer, à différencier. Par le « raisonnement ternaire », le rituel nous invite vraisemblablement à envisager d’autres voies, d’autres possibilités, complémentaires les unes des autres, enrichies les unes par les autres, dans un partage commun des idées, des points de vue.

Le parcours du 2 vers le 3, du binaire vers le ternaire, est la vraie quête de l’apprenti depuis son initiation. « Sortir du binaire », c’est opérer un changement de vision, un changement de paradigme donc une évolution de son propre système de valeurs et de représentation du monde.

J’ai dit, Vénérable Maître.

Notes :

(1) Le 4ème état (plasma) dont le nom date de 1928, me semble en dehors du monde perceptible. Il n’est visible sur terre qu’à très haute température, quand l’énergie réussit à arracher des électrons aux atomes (éclairs, aurores boréales…). En revanche, cet état est extrêmement répandu dans l’Univers et représente 99% de la matière connue

(2) Inductif : permet de développer une théorie à partir de faits observés. Part de cas particuliers pour généraliser.

(3) Déductif : permet de vérifier une théorie. Part d’une proposition de portée générale et tire des hypothèses concernant des cas particuliers.

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