Les Deux Colonnes
G∴ C∴
« Il
dressa les
colonnes sur le devant du Temple, l’une à droite,
l’autre à gauche : il
nomma celle de droite Jakin, et celle de gauche
Boaz…» (Les Chroniques, II – 3
– 17)
« Il fabriqua les deux colonnes en
airain ; la hauteur d’une
colonne était de dix-huit coudées et un fil de
douze coudées mesurait la
circonférence de la deuxième colonne. Il fit deux
chapiteaux d’airain fondu,
pour les placer sur les sommets des colonnes ; la hauteur
d’un chapiteau
était de cinq coudées et la hauteur du
deuxième chapiteau était de cinq
coudées. Il y avait des treillis en forme de
réseaux, des festons en forme de
chaînettes, aux chapiteaux qui surmontaient le sommet des
colonnes, sept à un
chapiteau, sept au deuxième chapiteau. Il fit deux rangs de
grenades autour de
l’un des treillis, pour couvrir le chapiteau qui surmontait
l’une des
colonnes ; et de même fit-il pour le second
chapiteau. Les chapiteaux qui
étaient sur le sommet des colonnes, dans le portique,
figuraient des lys ayant
quatre coudées de hauteur. Les chapiteaux placés
sur les deux colonnes étaient
entourés de deux cents grenades, en haut, près du
renflement qui était au-delà
du treillis, il y avait aussi deux cent grenades rangées
tout autour sur le second
chapiteau. Il dressa les colonnes au portique du Temple ; il
dressa la
colonne de droite et la nomma Jakin ; puis il dressa la
colonne de gauche
et la nomma Boaz. Et il y avait sur le sommet des colonnes un travail
figurant
des lys. Ainsi fut achevé l’ouvrage des
colonnes.» (1er Livre des Rois, VII)
Yann
Druet
dit : « …le
premier pas se fait en Jakin et
Boaz… » (Le Chantier de Maître
Hiram – Ed. Tredaniel)
Ces
deux
colonnes revêtent un rôle de première
importance dans la symbolique
maçonnique ; peut-être, c’est
pour cela que beaucoup d’encre a coulé
à
leur sujet et notamment sur la question de leur juste place.
Sont-elles
à
l’intérieur ou à
l’extérieur du Temple ? La Grande Loge
Unie d’Angleterre
et le Rite Ecossais placent Jakin à droite et Boaz
à gauche ; tandis que
le Rite Français inverse leur place, peut-être
dans son souci permanent de se
différencier des Anglais et d’en être
plus régulier ! Celui ou celle qui
voudrait voir dans cette diatribe un mystère initiatique,
une voie cachée vers
la connaissance suprême, il serait fort
déçu et il gaspillerait certainement
son temps. Car il s’agit de querelles
d’églises, même si elles
s’appellent
Obédiences Maçonniques…!
N’oubliez
pas
que « lorsque
le sage indique la lune, le sot regarde le
doigt ! »
L’emplacement
des
deux colonnes n’a aucune importance, si l’on ne se
pose pas la question de leur
signification.
J’essaierai,
donc, de commencer par-là et vous pourrez constater que leur
symbole est très
complexe, mais qu’il recèle en son sein
l’essence même de l’Initiation.
Un
couple de
colonnes a toujours marqué l’accès vers
un autre espace. Par exemple les
Colonnes d’Hercule définissaient
l’espace du monde réel, physique, des vivants,
par rapport à la réalité inconnue du
monde post-mortem, l’au-delà, le
mystère.
Les colonnes ont toujours marqué cette ligne fictive que
nous appelons
« limite » et au de la de
laquelle nous devons être capables de faire
face à un état différent de celui
d’où nous provenons. Les colonnes contiennent
le sens de l’épreuve.
Pourquoi,
donc, la
Franc-Maçonnerie les a introduites dans le Temple, alors
qu’elles auraient dû
en marquer le seuil ? Quelle tradition, est-elle
véhiculée par ce
symbole ?
Le seul texte situant les colonnes à l’intérieur est le Livre des Morts de l’Ancienne Egypte.
Lorsque
l’âme
se trouve devant le Tribunal du Véridique, elle est
questionnée sur les noms
sacrés de tous les éléments
architecturaux constituant la salle du Temple, et
parmi ces noms il y a ceux des deux colonnes à
l’intérieur. La connaissance des
noms sacrés signifiait la possession des
mystères. Or si nous considérons que
les deux Colonnes bibliques étaient en airain et creuses,
cela confirme cette
fonction de « coffre des
secrets ».
Le
but
consiste, donc, à comprendre la nature de ce secret
caché par les colonnes.
Essayons, tout d’abord, d’analyser leur forme et
leur appellation. A partir du
1er Livre des Rois, chapitre VII, nous pouvons partager la description
reportée
par le F Jules BOUCHER,
à savoir :
Les
Colonnes
n’avaient pas de base. En effet l’Histoire de
l’Architecture montre que la base
de la colonne est introduite en période Ionique,
c’est-à-dire vers le 300 avant
J.C. Donc les colonnes du Temple en étaient
dépourvues, étant beaucoup plus
proches de celles égyptiennes ou mycéniennes.
Leur hauteur mesurait 18 coudées
judaïques, c’est-à-dire 18 x 0,525m =
9,45m ; suivait un espace entouré de
7 rangées de chaînes contenues par deux
rangées de 200 grenades ;
l’ensemble mesurant 5 coudées, donc 2,625m. La
colonne était surmontée d’un
chapiteau floral en forme de lys ; ce chapiteau
était haut de 4 coudées,
soit 2,10m. Nous pouvons supposer avec un certain réalisme
que les colonnes
mesuraient 27 coudées, c’est-à-dire
14,175m.
La
Bible
rajoute que la circonférence à la base mesurait
12 coudées ; selon la
formule : C = 2Rπ, c’est facile de calculer
le diamètre : 2,006m. En
tenant compte de ces calculs, nous nous apercevons que les colonnes du
Temple
étaient assez semblables à celles du palais de
Knôssos : la hauteur
jusqu’à la base du chapiteau était
égale à 6 fois le diamètre de la
colonne. Il
faudra attendre l’époque dorique pour
qu’elle s’élance, en devenant 7 fois le
diamètre.
Tout
ceci pour
donner un aperçu matériel des colonnes.
Intéressons-nous maintenant à leur
nom : Jakin et Boaz.
Ces
noms
s’écrivent en hébreu avec les
lettres Jod – Caph – Jod – Nun : יכינ(Jakin) dont la
valeur numérique est
90, donc correspondant à un polygone de 9
côtés construit sur les sommets d’un
double pentagone. Selon le symbolisme géométrique
nous sommes face au miroir
énergétique qui se met en action entre les sens
de chaque être et ceux du
milieu ambiant. Il y a jeu de forces sur le monde émotionnel
et sensible.
Boaz
s’écrit avec
les lettres Béith – Aïn –
Zaïn : בעז
; leurs valeurs
numériques donnent 79, qui peut être reduit
à 7. Ce dernier est un nombre
évocateur qui nous renvoie au dodécagone, soit au
système rationnel des douze
idées. Nous entrevoyons déjà une
partie de la démarche initiatique.
Toute connaissance nous vient des sens ; elle nous produit des émotions intérieures plus ou moins fortes, par réaction au milieu qui agit sur l’initié. C’est le Cabinet de Réflexion, le V.I.T.R.I.O.L., les épreuves rituelles suivies d’une longue période de silence et d’observation.
Ensuite
il y a le
Compagnonnage, pendant lequel l’initié doit se
construire rationnellement,
comme seul un bâtisseur sait le faire. Il est
appelé à connaître, à
mesurer, à
maîtriser les émotions afin
d’acquérir une vraie sensibilité au
monde de la
connaissance et à repousser toute sensiblerie fallacieuse.
Il doit intégrer le
savoir acquis et non pas dériver dans le rêve
éveillé. Je suggère aux
Compagnons et aux Maîtres, de se questionner sur la relation
entre ces concepts
et les notions mathématiques
d’intégrale et de
dérivée…!
Les
Colonnes
d’Airain, que peuvent-elles contenir encore dans leur
creux ?
Une
indication
intéressante nous est fournie par leurs initiales
hébraïques : Jod י et
Béith ב .
Le
Jod, dixième
Lettre-Force de l’alphabet sacré
hébraïque, représente un retour
à
l’Unité ; il est en quelque sorte un
Aleph א
intériorisé. La Source de Vie
représentée par la lettre Aleph, qui est le germe
de toute chose, devient en
Jod une Force Agissante, qui nous stimule de
l’intérieur, qui nous donne la
possibilité de créer. Le Jod établit
en nous la base rationnelle pour
comprendre la mécanique de l’œuvre. Tout
initié qui n’a pas construit ce
côté
Jod, qui n’a pas intégré Jakin, sera
certainement très fraternel, mais il
continuera à errer sur les Parvis du Temple, faible proie de
ses émotions et de
ses passions. Jod est un élément Air
créateur et transformateur. Dans le monde
matériel il représente la phase dans laquelle les
graines de la Pensée,
transportées par l’Aire, sont aspirées
et incorporées dans l’organisme.
La lettre Béith est la deuxième et représente la condensation des acquis, l’intériorisation de la Lumière. Pour que l’énergie puisse se manifester, à n’importe quel niveau, elle doit passer par une phase d’intériorisation et de condensation. Cette condensation de la Force Primordiale produit l’Amour. Au niveau humain c’est un amour non révélé, mais qui en agissant de l’intérieur nous fait avancer sur le chemin de l’œuvre, et nous serons ainsi fidèles au devoir.
La
lettre Béith
symbolise la maison, le réceptacle de la force
créatrice Jod.
Selon
ce symbolisme
des lettres, l’initié devrait passer
d’abord par Jod, entité masculine, force
productrice, rationalité dans la connaissance, ensuite,
lorsqu’il saura lire et
écrire, il pourra approcher Béith,
élément féminin, éveil de
l’Amour non plus
passionnel, et bâtir sa Maison, son Temple
Intérieur dans lequel le travail de
la force créatrice se développera
aisément.
Cette
analyse, même
si elle est sommaire, ne peut pas éluder un dernier aspect
de ces symboles,
évoqué conjointement par la forme et les noms
hébraïques.
Une
règle
fondamentale en ésotérisme est celle qui consiste
à inverser les mots, afin
d’en crypter la signification (comme le dit justement Jules
BOUCHER). Les deux
colonnes se nomment Jakin et Boaz ; en inversant ces mots nous
obtenons : NiKai et ZaoB. Or dans la tradition linguistique
sémitique,
seulement les consonnes ont une importance, les voyelles pouvant
être même
omises. Donc il faut retenir de ces noms : pour Jakin, NK, Nun
et Caph
signifiant « le coït »,
l’acte sexuel et générateur. Pour Boaz,
ZB,
Zaïn et Béith signifiant l’organe
fécondateur, « le
phallus ».
Les
Colonnes
semblent évoquer un symbolisme sexuel de
génération et fécondation. Avant
d’avancer des conclusions définitives, examinons
leur forme attentivement.
Dans
toutes les
traditions anciennes, les cylindre élancé est une
représentation
phallique ; tout comme la grenade est associée
à l’ovaire générateur.
L’association de ces deux symboles ne pourrait pas
être plus explicite. Enfin,
les chapiteaux sont des lys. Cette fleur n’existe pas
à la latitude du Moyen
Orient ; dans ces pays on appelle lys
l’anémone, auquel on attribuait une
valeur sexuelle et érotique. Cette fleur a
été remplacée par le lys blanc, qui
dans la tradition occidentale revêt le double symbolisme de
pureté (le blanc)
et de fécondation, exprimée par les
pétales s’ouvrant à des
étamines très
prononcées, ainsi que par son parfum enivrant,
considéré aphrodisiaque.
Cet
ensemble de
formes évocatrices, confirme bien le rôle des
Colonnes : la fécondation et
la génération. La
génération d’un nouvel être
dans chaque initié, qui fait son
premier pas entre Jakin et Boaz après être sorti
du Cabinet de Réflexion avec
son décor mortuaire. Cet aspect lié à
la génération d’un nouvel Homme est
confirmé par la relation entre les Colonnes et les Sephiroth
de l’Arbre de Vie
de la Kabbale.
La
colonne Jakin
correspond à Netzah et Boaz à Hod, formant une
triade avec Jésod, qui est
considérée par les kabbalistes comme
l’élément
générateur et fécondant.
Netzah
– Hod – Jésod
se trouvent à la racine de l’Arbre.
C’est la triade qui permet à
l’être humain
de se manifester une fois quittée son animalité.
Netzah fournit l’énergie
nécessaire aux différentes fonctions internes et
externes. C’est une force qui
permet l’attraction et la répulsion, le flux et le
reflux du désir. Elle
transmet aussi l’énergie à Hod, qui
exerce ainsi la volonté et le contrôle dans
les actions : les émotions, les désirs,
les passions éveillées en Netzah
sont maîtrisées par Hod. Il s’agit des
deux colonnes que les Orientaux
appellent Yin et Yang.
L’énergie
remonte
depuis Malkout et canalisée en Jésod le
transforme en agent fécondant. Ainsi
l’être
devient réalité matérielle et
intellectuelle, dans un balancement continu entre
les sens et la raison, entre l’élément
masculin et celui féminin.
Le
travail
d’initiation consistera à équilibrer
ces deux polarités, afin de donner
naissance à la Beauté, qui ne sera pas
l’esthétique, mais l’Harmonie sublime
créée par la Force et guidée par la
Sagesse.
Cette Sagesse fait de nous des vrais initiés et certainement pas le fait de savoir si Jakin est à gauche ou à droite. Nous devons connaître les noms secrets, c’est-à-dire l’essence intime de ces Colonnes si nous voulons franchir le Tribunal du Véridique, comme dans l’Ancienne Egypte.