7001-H : Les Métaux

Auteur:

A∴ A∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Orient de Rennes

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La question des métaux en loge ne manque pas d’interpeller l’apprenti, voire le frère plus confirmé. Le catéchisme nous rappelle qu’à notre entrée dans la loge, nous n’étions « ni nu, ni vêtu, mais dans un état décent, privé de l’usage de la vue et dépourvu de tous métaux ». Les métaux seraient-ils interdits dans l’enceinte sacrée ? Et si oui, pourquoi dans la mesure où le rituel d’initiation nous dit plus tard que les métaux doivent nous être rendus pour que nous puissions témoigner de notre générosité « avec discernement » ? Donc, stricto sensu, les métaux ne semblent pas interdits dans l’enceinte physique même de la loge. Mieux, ils peuvent et doivent servir à faire le bien. Ce paradoxe ne peut qu’inciter à se pencher un instant sur leur signification.

Dépourvu de tous métaux

Dépourvu de tous métaux. L’expression a bien un sens très littéral dans notre expérience de jeune maçon. D’emblée, alors même que, encore profane, nous nous présentons sur le parvis, que nous n’avons encore franchi formellement aucune porte du temple ni même visité le cabinet de réflexion, le frère expert nous demande de lui remettre tous ce que nous pouvons avoir de métallique sur nous. Les métaux en tant que matière sont-ils interdits dans l’enceinte sacrée de la loge ? On ne peut s’empêcher de penser aux anciennes traditions qui proscrivaient les métaux sous prétexte qu’ils auraient engendré de mauvaises conjonctions astrales. Mais c’est aller chercher trop loin, sans doute. Dans l’immédiateté de la symbolique du Temple de Jérusalem, on pensera aussi au chantier de celui-ci sur lequel, dit-on, on n’entendait le bruit d’aucun instrument de métal. On n’en entendait pas, certes. Mais n’y en avait-il pas pour autant ?

A l’intérieur même de la loge, alors même que nous avons encore les yeux bandés, nous sentons contre notre poitrine la pointe d’une dague, puis celle du compas. Quand la lumière nous est rendue, nous voyons d’abord des épées brandies. Puis viendront différents outils de bâtisseurs métalliques, à commencer par ceux de l’apprenti, le marteau et surtout le ciseau (par nature en métal). Assurément, les métaux – en tant que matière – ne sont donc pas interdits dans l’enceinte sacrée. Au surplus, lorsqu’il m’a été demandé de remettre mes « métaux », je n’avais quasiment rien de métallique sur moi (jamais de montres par refus de cette entrave symbolique temporelle, ni médailles ou chaînes). En revanche, au bout d’un cordon, j’avais un petit bloc d’ambre, ni un minéral, et encore moins un métal, mais une résine. On me demanda de l’ôter pourtant.

« Tout ce qui brille d’un éclat trompeur »

Le rituel explicite rapidement ce qu’il faut voir derrière ces « métaux » que l’on nous invite à laisser sur le parvis. Ce sont « tout ce qui brille d’un éclat trompeur…, la monnaie courante des préjugés…, la richesse illusoire que le sage doit savoir mépriser ». Ce n’est donc définitivement pas la matière stricto sensu qui serait interdite en loge, mais ce qu’elle représente (1). En un mot, ce n’est pas l’or qui est proscrit, mais ce que d’aucuns appelaient : les ors. D’ailleurs, à mesure que l’on progresse sur le chemin de l’Ordre, on réalise que dans le processus alchimique de transformation qui le caractérise, l’or en tant que matière suprême incorruptible, est particulièrement prisé. En outre, il ne faut pas oublier qu’Hiram Abif, le constructeur du Temple de Jérusalem – sur le chantier duquel on ne devait pas entendre de bruit métallique – était dit bronzier.

Laisser la division à la porte du Temple

En somme, en nous dépouillant de nos « métaux », il nous est demandé de laisser à la porte du temple tout les artifices de la vie profane, tous ce qui peut nous rendre « artificiellement » supérieur, tout ce qui nous distingue injustement de l’autre, tout qui peut manifester une différence ou être objet de tension.

Ainsi, jadis, à l’orée du rituel, il pouvait s’agir des signes de grades profanes, des médailles, épaulettes, bijoux ostensibles, l’argent… Mais il s’agissait aussi des armes, ce qui renvoie à des pratiques bien antérieures à la maçonnerie. On sait que dans certains rituels religieux, notamment en Europe occidentale et principalement nordique, trois toasts-libations étaient portés. Un toast d’entrée, un grand toast communiel central et un toast de sortie. Le premier toast était dit, toast de dépôt des armes ; le troisième était celui de la reprise de ces mêmes armes (2). Les armes – tous les objets de tension et de guerre, quelles qu’ils fussent, de métal ou non – ne pénétraient pas dans l’enceinte sacrée.

Au-delà d’un sens premier, les métaux doivent aussi être vus sous un angle parfaitement symbolique. Ce sont aussi tous nos défauts : l’orgueil, le mensonge…

« La monnaie courante des préjugés vulgaires », comme le souligne le rituel, donc, tout simplement la langue, la parole. Il nous est demandé de ne jamais entrer dans le temple si nous avons un conflit avec un frère et de régler ce différend sur le parvis, ce qui participe de « laisser le fer à l’extérieur ».

Transmuter le Fer de la corruption en Or de l’accomplissement

En ce sens, plus que le métal en général, ce serait le fer – littéral et symbolique – qui serait proscrit ; ce fer traditionnellement vu comme le métal le plus vil par les sociétés traditionnelles, notamment lorsqu’elles décrivaient les 4 âges, à savoir, dans l’ordre de corruption, les âges d’or, d’argent, de bronze et de fer. (Qui peuvent être vus comme l’âge de l’être absolu [le GADLU ou le Temple achevé], celui de l’être réalisé [pierre polie], celui de l’initié entré [pierre taillée brute], et celui de l’homme brut [ou bloc brut, qui n’a pas son entrée dans le temple]. Et il n’est peut-être pas seulement anecdotique de rappeler ici que si la parole est d’argent, le silence est d’or. L’or alchimique est finalement le couronnement suprême à intégrer en loge, la transmutation suprême de soi. C’est aussi le seul métal déposé par les mages devant l’Incarnation.

Enlever ses métaux, c’est laisser le monde profane à l’extérieur avec ses suffisances et ses distinctions, pour ne plus être à l’intérieur que comme tous les autres, en blanc et noir, ou avec nos blancs et nos noirs qui ne s’opposent pas, mais se complètent et enrichissent, avec nos aspérités qui peuvent parfois nous donner de la densité lorsque notre enveloppe trop lisse peut paraître fade. Enlever ses métaux, c’est comprendre intuitivement que l’important n’est pas ce qui nous sépare ou nous divise, mais bel et bien ce qui nous rassemble. C’est apprendre l’humilité, l’ouverture, l’égalité fraternelle…

Or, malgré tout l’aspect symboliquement positif qui sous-tend l’idée de ne pas apporter la division, malgré la généreuse intention associée à la restitution des dits métaux (en l’occurrence l’or, l’argent et le bronze des piécettes) en fin de rituel, se cantonner à ce seul aspect littéral peut avoir quelque chose de moralisateur qui, si elle était la seule interprétation possible, le seul véritable enseignement de cette allégorie métallique, s’associerait mal au caractère transformateur et sacré de la cérémonie initiatique.

Déposer son armure pour s’ouvrir

Car le processus de substitution puis de la restitution des métaux paraît sous-tendre bien d’autres idées directement propres à faire progresser l’initié. Dans cette idée, enlever ses métaux, c’est aussi enlever l’accessoire qu’il y a dans sa personnalité et se concentrer sur l’essentiel, sa pierre, la matière brute de l’être, le cœur.

Avant même de connaître le sujet de cette planche, je m’étais promis de ne pas faire allusion à une symbolique qui m’est chère et qui revient, de ce fait, de manière récurrente dans mes interventions. Mais il n’y a décidément pas de hasard et le thème des « métaux » s’y prêtait. Pire, il m’interdisait, sur un plan personnel, de ne pas y faire allusion. C’est l’image de Parsifal arrivant devant le château du Graal. Cette représentation m’a marquée, dans la vie, dès que je l’ai visuellement découverte en 1981 dans le film Excalibur alors que j’avais 17 ans et elle n’a cessé de me hanter au sens positif du terme. D’où sa récurrence.

Rappelons que Parsifal se présente une première fois en armure devant le château du Graal. Mais il ne peut répondre aux questions qui lui donneraient accès à la relique sacrée. La seconde fois, il tombe à l’eau (comme une épreuve) et, pour s’en sortir, il se défait de son armure, de ses métaux en somme, et là, il arrive dans le château lumineux du Graal et va pouvoir répondre positivement aux questions… Et atteindre son Graal, son cœur ou son centre intérieur, l’objet de la quête.

Cette armure, ce sont bien nos métaux, nos défauts, mais aussi nos préjugés, nos idées préconçues, et nos peurs dont nous devons nous défaire pour avancer et nous transformer. Cette armure, ce sont les protections que l’on dresse autour de soi, les inquiétudes neutralisantes, le souci positif aussi de l’autre qui nous suscite une peur négative de mal faire et nous handicape. Et une fois que l’on a appris à s’en défaire pour n’en garder que le meilleur, ils peuvent nous être restitués dans l’athanor de notre être, car, désormais nous saurons les transformer, les positiver.

Transposée, cette armure à ôter pour approcher de la lumière, ce peut être aussi laissé dehors toute la connaissance profane, le bagage intellectuel que l’on peut avoir, pour redevenir vierge, afin de s’ouvrir à la lumière maçonnique et en accepter le message. Viser le bon et le beau dans les morceaux d’architecture pour aussi se faire plaisir, ne pas utiliser les « métaux » intellectuels, mais laisser la connaissance entrer spontanément, afin que, justement, elle nous revienne transmutée, c’est-à-dire tout simplement : utile, sans artifice. Comme les métaux physiques qui nous seront rendus pour le tronc de la veuve, la connaissance profane nous sera éventuellement restituée pour en faire bénéficier le cas échéant nos frères. Mais seulement dans un second temps, après nous être modelé.

Retour dans l’intérieur de la terre

Ce message initiatique des métaux peut nous renvoyer à un autre aspect du dépouillement métallique : un aspect bel et bien symbolique, individuel et positif qui, encore une fois, participe du processus de transformation de soi (et non pas du simple fait de ne pas apporter d’éléments de division collective).

En effet, si l’on s’en réfère à la tradition ancienne, où l’initié allait-il se procurer une nouvelle armure virtuelle, plus solide que l’armure métallique physique qu’il avait laissée ? Dans les profondeurs de la terre, là où les nains laborieux lui en forgeaient une nouvelle avec les fils de son être rénové. Or, le mot « métal » ne vient-il pas du latin metallum, lui-même issu d’un mot grec qui signifie « mine ». En somme, après avoir laissé notre armure physique vile, nous sommes encore une fois invités à aller « vitrioler », à aller visiter l’intérieur de la terre pour récupérer une nouvelle armure noble, à repenser le métal dans sa forme brute, proprement et littéralement minérale, afin de le modifier, de le rectifier, de l’optimiser. Que fait-on des outils, des armures qui nous sont données pour progresser et protéger l’autre ? Retourne-t-on suffisamment souvent à la source, dans l’intérieur de notre terre pour retrouver notre essentiel au-delà de l’artifice ?

Travailler la perfection

Avant de conclure, je voudrais évoquer ce qui me semble l’un des messages les plus importants de cette symbolique métallique en maçonnerie et pour cela revenir sur le chantier du Temple que, finalement, nous ne quittons jamais – ou ne devons jamais quitter. Il était dit, souvenons-nous, que l’on n’entendait pas de son d’outil métallique (3). Mais surtout, on nous apprenait que l’on ne voyait trace de coups d’un objet de métal et plus précisément de fer. Encore une fois, cela ne signifie pas à mon sens que l’on ne se servait pas d’outils en métal, mais bien que les coups n’étaient pas visibles. En somme, que le travail avait été réalisé à la perfection, que la pierre avait été idéalement polie que l’ouvrier avait, comme il est demandé à l’apprenti, su parfaitement « dégrossir la pierre brute pour la dépouiller de ses aspérités ». C’est là l’ultime message des « métaux » : apprendre à travailler à la perfection jusqu’à en oublier l’outil, jusqu’à faire oublier que l’on s’en est servi pour simplement : être !

J’ai dit.

Notes
(1) Même si l’on peut certainement faire, en certaines circonstances, une interprétation littérale énergétique qui fut assurément d’actualité jadis, mais l’est probablement moins aujourd’hui.
(2) Accessoirement, le premier toast servait aussi à se présenter et à exprimer ce que l’on avait fait entre deux rituels pour la communauté. Et à l’occasion du troisième, on s’engageait à accomplir quelque chose au profit de la communauté…, promesse dont on donnerait des nouvelles lors du premier toast de la cérémonie suivante et ainsi de suite. Voir notamment le vieux texte du Beowulf.
(3) 1 Rois 6 : 7. Pour autant, on lit ailleurs qu’il y avait pour 50 sicles pesés de clous (2 Chroniques 3 : 9), qu’on servit de clous pour les battants des portes (1 Chroniques 22 : 3)… Yahvé aurait effectivement ordonné de ne pas utiliser d’outils métalliques, mais seulement pour l’autel, et pas pour le Temple (Exode 20 : 25). En outre, Josué. 6 : 19, nous dit : « Mais tout l’argent, l’or, les objets de cuivre et de fer, c’est chose sainte pour Yahvé ».

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