Le Crâne
Non communiqué
Un crâne est
toujours présent dans le cabinet de réflexion
mais également au revers du
tablier (où sont peints crânes et tibias, pour les
tenues de deuil} et sur le
tableau de la loge de maître. Ainsi, la loge au 3° du
Rite Écossais est décorée
d’une tenture noire parsemée de têtes de morts et
d’os en sautoir. Pendant la
cérémonie d’élévation
à la maîtrise, le Rite Français dispose
aussi un
cénotaphe couvert d’un drap noir, contenant la
représentation au moins d’un
crâne. C’est à cet emblème macabre,
serti sur une bague, que Pierre Bézoukov, l’un
des héros de Guerre et Paix, reconnaît pour
franc–maçon son interlocuteur
martiniste. Le crâne symbolise toujours, avec la faux et le
sablier, la
brièveté de la vie, et lorsque Pierre
Bézoukov entreprend de se faire initier,
il peut contempler, dans le cabinet de réflexion
«un crâne humain avec les
cavités, des orbites et les dents » et «
un cercueil plein d’ossements humains
». Au terme de cette initiation, l’orateur rappelle alors que
la mort est
aimable et qu’il convient de la considérer comme
délivrance, avant repos et
récompenses.
Cette orientation mystique de la maçonnerie correspond
à une interprétation
particulière des symboles de la mort. Celle–ci est
proche de celle montrée par
le geste d’Hamlet, se saisissant au bord d’une tombe du crâne
d’un fou pour
méditer sur l’inconsistance de la vie et la
légèreté des hommes. En effet
«
vain » ou « vanité » ne
signifient–ils pas, originellement, vide ( «vanus
») ?
Cette pensée de la vanité des biens du monde a
largement inspiré la peinture
classique, des XVIe et XVIIe siècles, et une
Vanité n’est autre alors qu’un
tableau déclinant sur un mode symbolique (avec
crâne, miroir, sablier,
ossements, vers, mouches et chandelle) l’insignifiance de la vie, la
toute
puissance de la mort. À y regarder de plus près,
le « message » n’est jamais
aussi simple S’il est clair que la Vanité de Philippe de
Champagne « Le
Mans, musée Tessé »
présente, dans une intention édifiante, un
crâne aux
orbites vides, il n’en est pas moins vrai que nombre de
Vanités sont profondément
ambiguës, disant tout à la fois l’inconsistance de
la vie et l’urgence à en
jouir sans différer. Elles rappellent que la mort
réduit tout à néant mais que
la conscience douloureuse de cette fin peut donner un sens à
l’existence et
l’orienter vers les arts. les sciences et les plaisirs encore
présents.
Les
tenues funèbres, qui commémorent le souvenir de
francs–maçons disparus,
commencent dans l’affliction et la tristesse, mais elles
s’achèvent toujours
par des mots d’espérance. La batterie de deuil «
Gémissons ! » est
toujours suivie d’une batterie
d’allégresse « Espérons !
».
Vl. B.