Le silence maç
M∴ R∴
Introduction
Après avoir effectué des recherches dans
différents livres, je me suis aperçu que le
silence maç pouvait prendre de multiples significations.
Personnellement, j’en ai relevé quatre dont je me
propose de vous entretenir.
Premièrement, je vous parlerai du silence
utilisé lors des tenues : son aspect technique qui permet le
bon déroulement des rituels, que l’on peut
qualifier de silence physique, et celui que l’on peut
dénommer le silence émotionnel, qui apporte une
dimension plus spirituelle.
A la recherche du silence dans les statuts de notre R L, je
l’ai découvert dans le chapitre VI traitant des
mesures disciplinaires, à l’article 53 plus
exactement où il est précisé que le V
M peut retirer la parole à un F. Je vous ferai part de mon
point de vue à ce sujet.
Je ne peux évidemment pas élaborer une planche sur le silence sans envisager de développer un chapitre sur les obligations de l’App dans ce domaine; ce sera pour moi l’occasion de faire le point sur les observations que j’ai pu faire lors de mes voyages, car cette obligation n’est pas de rigueur dans tous les At.
Je terminerai par un morceau de choix : je parle de la « loi du silence » qui constitue une obligation pour tous les FF en ce qui concerne les travaux effectués en loge. Mais je vous entretiendrai également de l’obligation de tenir secret le nom de nos F et S, de la confidentialité de notre appartenance à l’Ordre et du secret à respecter par les FF des grades supérieurs.
Le silence en tenue
Examinons d’abord ensemble le silence pratiqué en
tenue.
A l’ouverture des trav
Lorsque au début de la tenue, les F prennent place sur les
col, le V M demande souvent au Chef de la Col d’Harm de
nous jouer un morceau de musique propice à la relaxation. Le
silence règne et le monde profane disparaît peu
à peu pour laisser place au monde maç. Chaque F
médite, s’imprègne de
l’atmosphère de calme, se met en condition pour
commencer à tailler sa pierre. Peu après, le V
M enjoint les FF de l’At à débuter
les trav et le M des Cérém commence son
office…
C’est le V M qui brise le silence et fait retentir le premier pilier de la F M « Sagesse », suivi des deux Surv qui prononcent à leur tour les deux autres piliers « Force » et « Beauté ». En fait, l’importance de ces trois mots est accentuée grâce à la force représentée par le silence ; ils seraient pratiquement passés inaperçus s’ils étaient prononcés à la suite d’autres mots ou dits à la suite l’un de l’autre.
J’ai remarqué que ce
n’est pas le seul moment du rituel où le silence
est utilisé pour accentuer les moments forts. Le claquement
des maillets se déroule généralement
après un moment de calme et il marque la fin de la
préparation mentale et le début des trav du jour.
Le même processus est utilisé à la
ferm des trav pour marquer le retour vers le monde profane.
Pendant les trav
Le silence est respecté par tous les FF car un seul
« à la fois » a
l’autorisation de parler lorsque le V M ou un des deux
Surv lui accorde la parole. Cela signifie que lorsque qu’un
F parle, les autres FF ne le peuvent pas et ont
l’obligation d’attendre à leur tour
qu’une des trois lumières leur accorde le droit de
s’exprimer.
Pendant tout le temps qu’il parle, le F doit se mettre
débout et à l’ordre et
s’adresser au V M. Dès qu’il a
terminé, il doit marquer la fin de son intervention par la
formule « j’ai dit V M
! ».
A mon sens, l’impact de toute cette réglementation
a pour effet de permettre le bon déroulement de chaque tenue
en donnant la possibilité à chaque F de
s’exprimer lorsque cela lui est permis et en rappelant
à chacun l’autorité de chacune des
lumières. Le silence joue donc ici un rôle de
régulateur.
Le silence « obligatoire » du F M lui laisse l’occasion d’écouter, de réfléchir et de préparer une réponse éventuelle. Mais la procédure de demande de la parole obligera le F à peser ses mots car il sait que si on lui accorde le droit de briser le silence, c’est pour un temps limité (dans certains At, pour une seule fois par thème abordé) et de plus dans une position qui, à la longue, pourrait devenir inconfortable (à l’ordre). A ce sujet, j’ai remarqué que les FF les plus loquaces avaient tendance à modifier dès le début la position de l’équerre se trouvant sur la gorge : ils aplatissent la main sous la gorge.
Le silence émotionnel
Sous l’effet de la concentration, le silence permet
l’ouverture d’une sorte de passage; en effet,
l’absence de prise de parole autorise notre cerveau
à utiliser son énergie à
écouter et observer d’une manière plus
approfondie. La perception peut alors devenir tellement importante que
l’on peut capter des sensations et des émotions
qui nous sont imperceptibles dans des circonstances habituelles.
J’éprouve beaucoup de difficultés
à atteindre cet état d’esprit car en ce
qui me concerne, il suffit qu’un de mes FF voisins soit un
peu remuant pour que ma concentration soit moins forte.
Quelques conseils m’ont été prodigués par mon F parrain. Ces explications m’ont fait comprendre que seule l’unification de la volonté et de la concentration pourront me permettre d’atteindre le vrai silence ; celui qui permet notamment de supprimer la peur, vaincre la timidité ou encore mieux contrôler l’énergie sexuelle. Un vrai travail de recherche doit alors commencer : il s’agit d’un travail d’introspection, à la recherche de soi-même et de l’équilibre intérieur. J’ai pris conscience du labeur qui m’attend…
Je dois avouer que le moment le plus propice dans lequel je me suis trouvé pour aller vers ce silence émotionnel a été la première initiation à laquelle j’ai assisté directement après la mienne. Au moment précis où la lumière a été donnée aux récipiendaires et où ceux-ci ont fait le tour des FF présents du regard, la larme à l’oeil, j’ai éprouvé une émotion très forte venant de mes entrailles et je me suis surpris à sentir mes yeux s’humecter de quelques larmes également. En fait, tous les FF présents étaient eux-mêmes émus et parfaitement silencieux, ce qui, comme lorsque l’on forme la chaîne d’union, crée une ambiance chaleureuse et très particulière que je ne suis pas encore parvenu à décrire jusqu’à présent. Il s’agit, plus que probablement, de ce que certains FF qualifient d’égrégore.
Tout me porte à croire que ce passage créé par les émotions permet une sorte de bouillonnement interne lors de certains événements qui nous touchent, mais aussi pendant les tenues ordinaires, une tranquillité profonde, une impression de confort extraordinaire ou encore d’une manière plus générale, une sorte de bien-être. Toutes ces phases constituent pour moi des étapes nécessaires à la connaissance de soi : se laisser aller à éprouver des émotions afin de mieux les contrôler représente sans aucun doute une des premières marches qui mènent à la lumière.
Le silence en tant que sanction
En relisant les statuts de notre At, j’ai
remarqué que le silence pouvait également devenir
une sanction disciplinaire infligée aux FF qui
n’étaient pas
« sages »… Nous sommes
évidemment très loin du silence
émotionnel !
Nous retrouvons ici la fonction régulatrice du silence. En
effet, cette possibilité de sanction a essentiellement pour
but de permettre à l’At de poursuivre les trav
dans l’harmonie nécessaire et d’obliger
le F « puni » à
méditer sur ce qui a provoqué sa sanction.
C’est, en quelque sorte, le retour au silence de
l’App que je développe dans le point suivant.
Le silence de l’app
Le nouvel initié, pour sa part, est tenu de garder le
silence, d’écouter et de se taire pendant les
tenues jusqu’à son passage au gr de ZZ comp. Le
second Surv ne lui accordera pas la parole et le seul moyen de faire
une communication officielle est de la faire par
l’intermédiaire d’un M ou sur
invitation expresse du V M, notamment pour présenter un
morc d’arch ou en cas de situation exceptionnelle.
Le silence doit devenir une discipline librement acceptée par l’app et non une mesure vexatoire. Il est donc impératif que les FF M expliquent au FF App qu’il s’agit « d’une méthode éducative ou d’un instrument de formation initiatique ». En effet, l’absence d’explication pourrait provoquer chez l’App un sentiment de frustration, de mise à l’écart car il pourrait croire qu’en tant que « bleu », il n’a pas encore droit au chapitre (ce qui est le cas d’ailleurs, au sens propre).
J’ai effectué quelques recherches sur le silence de l’app ; au 18ème siècle et avant, il n’existait que très peu d’écrits sur la F M. Le jeune maç restait app pendant 7 ans et il s’agissait de 7 années d’apprentissage : chaque tenue était une leçon et constituait la seule manière d’étudier. Qui voulait s’instruire devait alors « observer, méditer, deviner et se taire ».
Aujourd’hui, des milliers de livres nous
apportent une quantité inépuisable
d’informations ; cet état de chose nous permet
d’avancer plus vite en connaissances… Mais malheureusement
(ou heureusement, c’est selon) pas en maturité,
sagesse ou spiritualité !
En effet, l’app d’aujourd’hui doit quand
même encore apprendre certaines choses qui ne
s’enseignent pas dans les publications : l’effet
des rituels, l’égrégore, la
fraternité, l’amitié…
Le silence m’aide à mieux comprendre, mieux
observer, mieux ressentir… Il est pour moi d’une importance
capitale et je sais, dès à présent,
que je ne prendrai la parole en tant que Comp ou en tant que M, que
lorsque ce sera nécessaire pour
l’évolution de l’At et non pour le
plaisir de parler.
Dans le monde profane, la plupart des gens
s’imaginent qu’il faut à tout prix
prendre la parole pour exister. J’estime qu’il est
impératif pour l’app, quel que soit son
âge vulgaire, de commencer par méditer sur
l’intérêt de la prise de parole en loge
et il n’existe pour moi pas d’autre alternative que
le silence librement consenti.
Celui-ci est d’ailleurs bien nécessaire au nouvel
initié; il doit d’abord se préoccuper
de lui-même : « S’interdire
de parler, pour s’astreindre à écouter,
disait Oswald Wirth, est une excellente discipline
intellectuelle lorsqu’on veut apprendre à penser ».
La prise de parole le détournerait de sa première
mission : se connaître avant tout…tailler sa
pierre…maîtriser ses émotions pour pouvoir plus
tard améliorer davantage sa relation avec les autres,
trouver sa place au sein de la loge.
Récemment, lors d’une visite dans une loge du G O B, j’ai constaté que le V M accordait systématiquement la parole aux FF app, comme aux autres FF. Lors des agapes, j’ai eu l’occasion de discuter de cela avec un F nouvellement initié qui semblait surpris de cette interdiction au sein de la majorité des At. Cette planche constitue ma réponse et je souhaite qu’elle contribue à convaincre mes FF de tous les At que le silence imposé au app est plus qu’une simple tradition sans intérêt, qu’il s’agit bien d’une méthode initiatique.
La loi du silence
Lors de son initiation, le F M jure de respecter la
« loi du silence »,
c’est-à-dire qu’il promet de ne
révéler quoi que ce soit à un profane
de ce qui s’est dit et de ce qui s’est
décidé en loge.
Ce serment est d’ailleurs
répété à l’issue
de chaque tenue. D’après mes sources, le contenu
de la tenue ne doit même pas être
révélé à un F :
« Il faut voir là avant tout
une garantie de la plus totale liberté
d’expression, chacun étant assuré que
quelles que soient les opinions qu’il ait
formulées pendant la tenue, rien n’en transpirera
au-dehors qui puisse lui porter préjudice »
(dict de la F M de Daniel Ligou).
La loi du silence prescrit aussi aux FF de ne pas faire connaître dans le monde profane la qualité maçonnique d’un F, aussi bien que les rites et les rituels des F M. Beaucoup de FF m’ont même conseillé de ne révéler à quiconque ma qualité de F M, d’une part afin de protéger mes FF mais aussi pour me protéger de gens mal intentionnés qui, bien souvent par ignorance, voient dans les F M des êtres obsédés de pouvoir occulte.
Il est vrai que « se découvrir » vis-à-vis de profanes, exception faite des personnes de confiance telles que membres de la famille ou amis, peut constituer un danger pour la collectivité maç. Je pense que certaines personnes indiscrètes, mal intentionnées ou de tendance philosophique opposée à la F M, pourraient épier les FF « découverts » afin d’en découvrir d’autres. Il est évident que ces mêmes personnes se feraient une joie de dénoncer à leur tour notre qualité maç au tout-venant ce qui risque, à terme de créer un préjudice sur les F M, leur famille ou leurs amis.
Mais pourquoi cacher les rituels aux profanes alors que
n’importe quel débrouillard peut mettre la main
sur des bouquins lui expliquant tout de long en large ? C’est
la question que je me posais avant d’être
initié. Je reconnais aujourd’hui qu’il
me serait difficile de faire partager à un
étranger à l’Ordre, les sensations, les
sentiments, les émotions que j’ai
déjà pu ressentir tout au long de ma courte
carrière maç. Je ne suis même pas
certain de pouvoir les exprimer pleinement à un F
même s’il a dû vivre quelque chose de
semblable à sa manière.
Pourtant, je suis sûr que beaucoup de profanes
s’imaginent, encore aujourd’hui, que les F M
pratiquent la sorcellerie, font des messes noires et des sacrifices
humains parce qu’ils se réunissent en secret.
Heureusement, il existe à notre époque une
littérature à la portée de toutes les
bourses qui démystifie les activités de notre
Ordre, au grand regret de certains FF d’ailleurs, qui
estiment que la F M doit rester mystérieuse pour le grand
public.
Somme toute, la loi du silence possède tout de même un avantage : elle rapproche les FF car en partageant les rites et rituels, les F M possèdent un patrimoine commun pratiquement identique sur toute la totalité du globe qui n’est connu que d’eux seuls. Je pense également que le mystère qui entoure l’Ordre attire beaucoup de profanes qui veulent avant tout assouvir leur soif de curiosité, mais cela, c’est une autre histoire !
Je me surprends aussi à éprouver
un certain plaisir à cacher ma qualité de F M
à un futur F afin de lui faire une surprise lors de son
initiation, à me demander si je vais rencontrer une
connaissance lors de visites dans d’autres loges ou
à essayer de repérer s’il y a un F
dans une assemblée profane; voici donc un aspect que je
trouve plaisant.
La loi du silence ne s’applique pas seulement au monde
profane ; elle doit être respectée
également par les FF de tous grades à
l’égard des FF qui n’ont pas encore
atteint ce grade, tant en ce qui concerne les travaux que les rituels.
Ce point rejoint les objectifs du silence de l’app : il est
souhaitable que le nouvel initié se consacre à
dégrossir sa pierre et à servir ses FF.
Conclusions
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le silence ;
notamment sur celui qui entoure les grands moments de
l’existence, sur la manière de communiquer
à travers les silences (« se
taire, c’est aussi communiquer… »)
; le silence est aussi une marque de respect…
A force de chercher, on trouve ! Le troisième voyage de
l’initiation au gr d’app est également
marqué par le silence…après la
tempête. En fait, ce point mériterait une planche,
à lui tout seul.
Le silence nous accompagne également dans le
cabinet de réflexion, ainsi que pendant le voyage qui nous
conduit du coq à la porte basse. Cette situation pose
parfois des problèmes aux FF chargés
d’accompagner le récipiendaire vers le temple car
en certains lieux, il faut parfois traverser la chambre humide ou la
salle des agap remplies de FF et SS en pleine discussion ! Difficile
de faire respecter le silence dans ces conditions, mais j’ai
remarqué que les F M étaient
disciplinés : ils respectent la tradition avec
d’étonnants réflexes !
Finalement bien qu’on n’y fasse pas attention, on
est bien plus souvent silencieux qu’occupé
à parler… Et pourtant malgré mes recherches,
j’ai trouvé très peu de documentation
sur cet état : une ligne par ci et un paragraphe par
là, mais rien de plus !
Aussi, cette obligation de chercher en moi m’a permis de
comprendre quelle était la portée de ce silence
tout au long d’une tenue; la signification que l’on
lui a attribué dans un rituel ; son importance pour marquer
les moments forts…
Je me suis efforcé d’argumenter au sujet du silence de l’app et cela me conforte dans mon idée qu’il s’agit d’une tradition utile doublée d’une méthode d’apprentissage spécifique qui a fait ses preuves puisqu’elle permet, via l’obligation de se taire de commencer ce travail que nous ne terminerons jamais…tailler sa pierre brute.
La loi du silence, du point de vue extériorisation de nos idées, me pose toujours un petit problème, car je reste convaincu qu’il vaudrait mieux confier à certains FF la mission d’expliquer au grand public en quoi consiste le travail des F M, et de synthétiser nos idées collectives après les avoir étudiées et mûries en séminaire. Cette tendance se développe peu à peu mais je trouve que les conférences ou les expositions organisées se font encore trop rares : notre véritable mission n’est-elle pas la construction du Temple, au nom de la Liberté, de la Justice, de l’Egalité, du Progrès social et de la Fraternité humaine ?
J’ai dit V M.