Les Voyages de l’Apprenti
Non communiqué
Vénérable maître et vous
tous mes frères en vos grades et qualité, la
planche que je vais soumettre à vos lumières
tentera de traiter des voyages de l’apprenti.
Déjà la relecture de mon rituel m’interpelle,
à la question « pourquoi vous
êtes vous fait recevoir franc maçon ? »
la réponse est la suivante : « parce
que j’étais dans les ténèbres et que
j’ai désiré la lumière. »
Alors sans vraiment bien le comprendre n’est-ce pas déjà un premier voyage qu’est en train d’entreprendre le profane en venant frapper à la porte du temple ? Essayer de fuir les ténèbres représente à mes yeux un voyage initial, car il y a amorcé le mouvement. Nous cherchons à quitter une société à demi-civilisée pour tendre vers un monde consacré au travail et à l’étude et peuple d’hommes éprouvés et choisis. Nous tentons de sortir d’un monde profane pour aller vers un espace d’hommes initiés, en quête de leur Graal.
Permettez vénérable maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités que j’entrevoie la confirmation d’un voyage si je me réfère à l’histoire de Lancelot du lac parti dans le but de trouver le saint graal.
Un vieil adage dit : « partir
c’est mourir un peu ». Les voyages de
l’apprenti sont l’amorce d’une mort, une mort qui devra amener
à une vie nouvelle, ce que les anglophones
appellent « Born again »,
naître à nouveau que l’on pourrait aussi traduire
par retour vers le futur, car le travail sur soi doit annoncer des
jours meilleurs pour l’humanité.
C’est me semble-t-il le but de notre démarche.
Le voyage est à mon sens le commencement de la
quête initiatique. Ne dit-on pas que les voyages forment la
jeunesse ? Voyager ouvre l’esprit à condition de ne pas
entreprendre des voyages futiles et superficiels.
L’éducation, reçue de mes parents,
fait que pour moi le voyage implique d’aller vers l’autre, celui que
l’on ne connaît pas, non pour lui imposer un quelconque
enseignement, mais plutôt pour apprendre de sa part. Et cet
enseignement enfin intégré, nous pourrons
transmettre. C’est une mission exaltante, mais avant, apprenons nos
leçons en toute humilité.
La première épreuve que subit
l’apprenti est celle de la terre. Je l’assimile à
un voyage, car c’est un véritable voyage au fond de notre
être que nous entamons dans le cabinet de
réflexion. Pour moi ce fut comparable à
l’œuvre de Jules Vernes « voyage
au centre de la terre ».
Nous sommes à l’automne de notre vie profane et allons enfoncer au plus profond de la terre cette graine qui devra germer et donner un homme nouveau. Comme dans le poème de Charles Baudelaire, « les feuilles mortes ». On entend couper dans la cour le bois qui servira à fabriquer notre cercueil.
A ce moment, dans l’attente de la
résurrection il convient de maintenir le corps et
l’âme sensitive dans l’unité. Pour
qu’ils ne puissent se séparer il est
impératif de contenir la force vital et la rendre docile,
afin de devenir comme le nouveau né. Il faut chercher
à se purifier en s’abstenant de scruter les
mystères de manière a rester sain. Aujourd’hui si
j’ai saisi le sens du mot v.i.t.r.i.o.l, le soir de mon
initiation je n’ai pas cherché à
interpréter ce pourquoi j’étais venu.
Ce voyage au centre de la terre, au centre de moi-même,
était une occasion de me montrer simple, d’essayer
de rester naturel pour réduire l’égoïsme
et avoir peu de désirs.
Ce fut les premiers pas vers l’humilité. Je
repense à cette phrase de Lao Tseu qui disait :
« celui qui se dresse sur la pointe des
pieds ne peut se tenir debout. Celui qui étend ses jambes ne
peut marcher. Celui qui se met en vue reste obscur. Celui qui est
satisfait de lui n’est pas estimé. Celui qui se
glorifie est sans mérite. Celui qui est orgueilleux cesse de
croître ».
L’apprenti continue ses voyages comme Ulysse dans « l’illiade et l’odyssée ». Après être resté enterré tout un hiver pour tenter de renaître, la graine est balayée par les vents. Le voyage de l’air c’est comme tomber de charybde en scylla. Le souffle des passions est là, dévastateur, comme le souffle de la parole des hommes, comme le vent qui emporte le ballon de Jules Vernes dans « le tour du monde en 80 jours ». Ce voyage l’apprenti l’effectue de la droite vers la gauche. Il comprendra plus tard qu ‘il entamait ces voyages devant les colonnes du nord, à l’endroit du temple où la lumière est la plus faible…
Ce voyage de l’air est un véritable calvaire, pour nous faire prendre conscience que si le printemps est de retour les problèmes liés à la nature humaine ne sont pas pour autant résolus. Ce voyage est l’emblème de la vie, avec le tumulte des passions, le choc des intérêts divergents, la difficulté pour entreprendre, les obstacles que nos ennemis s’empressent de glisser sous nos pas afin de nous nuire, empressés qu’ils sont d’assister à notre chute. Comme le bébé qui fait ses premiers pas nous titubons. En tentant de gravir un hauteur nous risquons de plonger dans un abîme. Mais nous ne sommes plus tout à fait seuls, et une main amie nous aide comme pour nous faire comprendre être orgueilleux et croire que l’on a besoin de personne est hérésie.
Toute la beauté du pavé mosaïque se découvre. En effet le lourd est la racine du léger et le repos le maître du mouvement. C’est pourquoi le sage va de l’aube au soir sans se départir d’une certaine gravité. Car bien qu’il possède gloire et honneur il cherche à s’en détacher. Comme il convient de nous détacher de nos métaux…
Le deuxième voyage, celui de l’eau, je l’interpréterai comme une délivrance. C’est un voyage purificateur, une sorte de baptême philosophique qui lave de toute souillure. C’est un voyage libérateur car l’eau est comparable à la vertu. L’eau et la vertu son bienfaisantes. Dans toute situation la vertu est humilité. Vivace dans le cœur la vertu est profondeur insondable, vivante dans la parole la vertu est sincérité.
L’eau est la vie et au cours de l’histoire et
dans de nombreuses contrées de par le monde elle a
sauvé les hommes.
En s’écartant elle a aidé Moise à fuir
devant les armées du pharaon en Afrique de l’ouest, une
légende nous apprend que pour sauver sa tribu, les akans,
d’un massacre, la reine abla pokou confia son fils aux eaux du fleuve
comoe.
Partout l’eau joue un rôle salvateur, elle confère l’harmonie. J’ai appris que celui qui excelle à harmoniser sa vie peut cheminer sans crainte du tigre, entrer dans la bataille sans cuirasse et sans armes. Car en effet rien en lui n’est vulnérable à la griffe ou au glaive. Pourquoi cela ? Parce qu’il n’appartient plus à la terre de la mort.
Le troisième et dernier voyage est
à mon sens un aboutissement. C’est le premier
succès de l’initié puisqu’il arrive
à séjourner au milieu des flammes sans
être brûlé mais en se laissant
enveloppé par la chaleur bienfaisante qui s’en
dégage.
Après le retour sur soit de l’épreuve de la
terre, l’adversité des passions, de la nature humaine lors
du voyage de l’air et la purification par l’eau, le feu
confère une certaine force à l’initié
pour l’amener vers ce qui est sage, noble et
généreux.
Et c’est sûrement à ce
moment que naît la fraternité, car il convient de
conserver au fond de son cœur un feu d’amour vivace pour ses
semblables.
Dans le tao te king on peut lire la pensée suivante
:
« Le ciel et la terre durent toujours. Si
ils durent toujours c’est parce qu’ils ne vivent pas pour
eux-mêmes. Voila ce qui leur permet de vivre
indéfiniment. »
Je conclurai enfin, en affirmant que le franc maçon en se
tenant à la dernière place se trouve en fait
à la première. En oubliant sa personne il
conservera cette place de premier choix.
Parce qu’il ne poursuivra pas de buts égoïstes il
réalisera à la perfection ce qu’il
entreprendra.
J’ai dit vénérable maître.