3018-M : Par quoi avez-vous été introduit en L ?
A∴ D∴ A∴
Par quoi avez-vous été introduit en L ? Par trois grands coups, répond le catéchisme de l’Ap, qui poursuit en précisant leur signification : Frappez et l’on vous ouvrira (la porte) ; Cherchez et vous trouverez (la vérité) ; Demandez et vous recevrez (la lumière).
Cette réponse peut, de prime abord, paraître extraite des évangiles de Matthieu et Luc où, dans un paragraphe intitulé « Efficacité de la prière », on lit : « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira ». (Mt, 7.7 ; et Lc 11.9. (1)). Toutefois, on remarque que 1. les propositions sont inversées (2), et que, 2. le rituel du Rite Écossais Ancien et Accepté les complète de trois termes : porte, vérité, lumière. Il y a donc là peut-être l’idée de trancher subtilement avec la Bible et une invitation à chercher ailleurs l’explication de ce triple frappement.
Frappez et l’on vous ouvrira la porte, d’abord. Cette première proposition, nous amène à nous interroger sur la nature même de ces trois coups. Sont-ils les coups que l’on frappe en apprenti au moment de revenir dans le temple ? La réponse la plus directe, induite par le rituel, est affirmative. Mais ce n’est pas si simple. Pourquoi parler d’ « être introduit » en loge, quand on devrait dire, dans ce cas, « annoncer » voire « être admis » (3) ? Et le terme « loge » lui-même – en tant qu’organe – ne devrait-il ici céder la place à « temple » – structure physique ? Or, des triples coups, on en trouve d’autres dans le rituel et notamment celui d’initiation (4).
Car, le triple coup qui nous introduit réellement dans la loge des frères n’est-il pas plutôt celui qui, porté par le vénérable avec son maillet sur la lame de son épée flamboyante, nous « crée, constitue et reçoit » apprenti franc-maçon, ou encore, le triple coup de maillet au terme duquel la lumière est donnée au candidat (5) ; lumière qui est précisément signifiée par la symbolique du troisième coup selon le catéchisme et qu’incarne elle-même l’épée de flammes ? Le triple coup initial sur l’huis serait en quelque sorte un appel à recevoir la lumière à travers les trois coups créateurs sur l’épée flamboyante (6), après avoir cherché – au cours des « voyages » – une certaine vérité (qui est peut-être la raison qui nous a amené à entreprendre ce périple maçonnique ?).
Ce triple coup introductif nous invite donc aussi à intégrer d’entrée la symbolique créatrice du trois, spécifique de l’apprenti (3 ans, 3 pas, 3 coups…) (7), mais au-delà, un nombre – il l’entrevoit déjà – qui l’accompagnera tout au long de son voyage maçonnique (3 points, 3 grands piliers, 3 grandes lumières, importance du triangle/delta, 3 tapes de l’accolade, 3 grades symboliques (8)…). Or derrière les trois termes évoqués – porte, vérité, lumière – ne peut-on commencer à entrevoir une forme de parallèle avec un corps-parole esprit qui guidera notre progression ? La porte suggère le monde de la matière, du physique, du corps muet donc. La vérité, c’est la parole vraie, juste, que l’on tentera de maîtriser dans un second temps. En attendant d’accéder peut-être à la lumière de l’esprit dans un troisième temps. Frappez et l’on vous ouvrira… Les choses paraissent si simples ?
A lors revenons aux trois coups que l’on frappe sur la porte en apprenti (soit à l’occasion du rituel d’initiation, soit en demandant l’entrée du temple ouvert au premier degré en d’autres circonstances). Or, si le vénérable utilise son maillet pour créer constituer et recevoir, ici, c’est l’homme qui frappe de son poing et qui peut être vu comme un « maillet humain », un « marteau vivant ». Les bouddhistes parleraient de vajra, les nordiques de mjöllnir, termes qui, dans le deux cas, désignent un marteau-foudre qui incarnent la puissance polaire divine, à la fois créatrice/ordonnatrice et destructrice du dieu. Le « maillet humain » est donc foudre ou éclair, donc une lumière éclatante en potentiel. Il a pris son destin en main. Il est homme « libre » (franc) et choisit « librement » de franchir la porte basse. Dès cet instant, le candidat – ou l’apprenti à la porte du temple – devient marteau ; un marteau qui est symbole de l’action, de l’intelligence agissante et persévérante, et qui doit devenir inséparable du ciseau, symbole du discernement et sans lequel l’effort serait vain, voire purement destructeur.
Les trois coups inaugurent la vie maçonnique et ouvrent le chemin de formation. À l’instant où ceux-ci sont frappés – et à cet instant seulement -, nous nous attendons à pénétrer dans un espace sacré, un lieu différent. Derrière ces trois coups, on ne peut naturellement manquer de penser à ceux du théâtre qui ouvrent un temps particulier (9), celui d’un univers distinct, plus fantasmé ou plus réel selon l’appréciation qu’on lui donne (10). Or le mot « théâtre » vient étymologiquement du grec θεασ, un terme qui désignait aussi bien la déesse (donc, en l’occurrence, sa manifestation) que le spectacle lui-même (« ce qui mérite d’être vu »), ou encore l’exposé, le discours, ce qui a donné in fine le français « thèse » (11) (qui avec l’antithèse et la synthèse pose la triple manifestation du processus créatif de la pensée) (12). A la suite de ces trois coups, il est donc suggéré que se manifeste le divin à travers son logos induit, symbolique ou explicite.
Et puisque nous parlons de logos, nous pourrions accessoirement nous demander si, dans ce cas précis, le son plus que la limite physique crée la loge en tant qu’espace sacré (ou que les dimensions créent le temple et le son crée la loge13). Le son est créateur, agent de création, car il est au commencement de tout. « Au commencement était le verbe », rappelle l’Évangile de Jean dès son ouverture. Il ordonne le monde en créant l’ordre à partir du chaos (Ordo ab chao). Mais le chaos, selon bon nombre de traditions, n’est souvent pas un vide absolu, ni un néant, mais un vide « magiquement chargé », chargé de vibrations primordiales du Verbe (14). Le Grand Architecte de l’Univers n’est-il pas le grand chef d’orchestre de l’univers qui ordonne les sons et les vibrations, comme une divine musique des sphères ? Et pour en revenir au moment où le vénérable nous crée-constitue-reçoit, ne peut-on considérer que le son participe activement à cette création, puisque, à la différence des rituels d’adoubement où l’apposition de l’épée seule suffisait (ou de rituels d’imposition des mains), il est ici important de frapper et d’entendre, d’autant que l’on est privé de l’usage de la vue ?
Cherchez et vous trouverez la vérité nous dit-on ensuite. Cette proposition ne se dépare pas davantage de cette sensation de simplicité. Mais quelle est cette vérité à trouver ? Ce n’est sans doute pas à ce stade – pas encore tout au moins – la vérité avec un grand V. Il y a plusieurs sens à la vérité. Il s’agit ici de la vérité de l’apprenti. Celle qu’il va trouver seul. Sa vérité propre et pas une vérité qui lui est confiée ou donnée. Car ce qui est donné, on le verra, c’est la lumière. Là encore, l’apprenti avisé – c’est tout au moins une vérité qu’il se donne – pourra imaginer une sorte d’allusion à une progression vers la vraie lumière maçonnique. Comme si cette découverte d’une vérité, donc d’une connaissance intellectuelle – la « parole », après le corps – correspondait à un deuxième pas : la découverte de soi-même, de ses désirs profonds.
Et sur ce sentier, l’archétype Parsifal peut se présenter comme un guide, un modèle. Tel que nous le montre l’exemplaire adaptation de John Boorman, Excalibur, on le voit se présenter une première fois en armure dans le château du Graal. L’armure, ce sont toutes ses carapaces qui l’empêchent d’être, ses idées préconçues. Lorsqu’on lui pose les questions qui devraient lui donner accès au Graal, il est incapable de répondre. Puis, une seconde fois, après être tombé dans l’eau et s’être débarrassé de ses armures pour se sauver, il revient devant le château, nu, libéré de ses préjugés et de son mental incapacité. Et là, il peut répondre avec la pureté de son esprit. C’est cette pureté, cette virginale sagesse qui se dissimule peut-être derrière cette idée de vérité à trouver. Les trois coups nous invitent à la quête, une recherche pour découvrir qu’il n’y a rien à trouver, si ce n’est sa voie, se trouver soi-même, ouvrir son esprit, devenir curieux.
Enfin arrive le troisième coup : « demandez et vous recevrez la lumière ». Est-ce encore une fois si simple ? Peut-on recevoir simplement parce que l’on demande ?
Certes, la Bible nous dit : « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu, et cela vous sera accordé ». (Mc, 11.24) ou « Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai ». (Jn 14.14). Et le paragraphe de l’épître de Jacques (1.5-8), intitulé La demande confiante ajoute : « Si l’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu – il donne à tous généreusement, sans récriminer – et elle lui sera donnée. Mais qu’il demande avec foi, sans hésitation, car celui qui hésite ressemble au flot de la mer que le vent soulève et agite. Qu’il ne s’imagine pas, cet homme-là, recevoir quoi que ce soit du Seigneur : homme à l’âme partagée, inconstant dans toutes ses voies ! » L’âme partagée s’oppose à la simplicité du cœur. C’est sans doute cette simplicité, cette innocence de cœur qu’il s’agit de retrouver. Car il y a plusieurs façons de demander et celle qui est suggérée par le rituel n’est sans doute pas celle de la voix (v-o-i-x), mais la demande par l’action – l’action bienveillante, persévérante et vigilante -, la demande induite par ce que l’on est, ce que l’on exprime dans le regard des autres. L’important, à ce stade, est de faire quelque chose qui nous élève au-dessus de l’activité profane, qui nous fait entamer la voie (v-o-i-e). Certes nous n’avons rien à demander pour nous-mêmes, mais l’autre sous le regard duquel nous nous trouvons ne peut agir que si nous demandons, que nous exprimons – fut-ce inconsciemment – une demande par notre action.
Alors « par quoi ai-je été introduit en Loge ? » Peut-être parviendrai-je à demander par mes actions et recevrai-je la lumière. Pour l’heure, je vais continuer à chercher pour trouver la vérité. J’ai frappé et, pour m’avoir ouvert, à vous tous mes frères, du fond du cœur, je dis :
Merci !
J’ai dit.
Notes(1) Luc 11.10 ajoute : « Car quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on ouvrira ». Ces passages de Matthieu et Luc peuvent aussi rappeler le vétérotestamentaire Deutéronome (4.29) : « Tu rechercheras Yahvé ton Dieu et tu le trouveras si tu le cherches de tout ton cœur et de toute ton âme ».
(2) Pour l’anecdote, la plupart des rituels et catéchismes des autres rites ne manquent pas de souligner explicitement l’origine évangélique de cette réponse et suivent l’ordonnancement et la formulation biblique. Ainsi au Rite français, il est dit « Demandez, vous recevrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira » ou au Rite écossais rectifié, « demandez et l’on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappez et l’on vous ouvrira ». Pour justifier cet ordre (ce qui ne nous intéresse pas ici en tant que Rite Écossais Ancien Accepté), le Rite d’York, par exemple, complète : « Question : Comment expliquez-vous que ce passage s’appliquât à votre situation vis à vis de la Maçonnerie à ce moment là ? Réponse : J’ai demandé à un ami de me recommander pour que je sois fait Maçon. Grâce à sa recommandation, j’ai cherché l’Initiation. J’ai frappé à la porte, et la porte de la Maçonnerie me fut ouverte ».
(3) Au regard de cette réflexion, on pourra observer que les rituels ou catéchismes les plus anciens peuvent apporter un éclairage. À la question « Comment avez-vous été introduit [en loge] ? », le manuscrit Dumfries (v. 1710) répond : « De manière humiliante, une corde au cou ». Plus précisément encore, dans le manuscrit Wilkinson (v. 1727) ou dans La maçonnerie disséquée (Prichard’Masonry dissected, de 1730), la réponse « Par trois grands coups » (By three great knocks) répond à la question « Comment avez-vous été admis dans la loge ? » (How was you admitted into the Lodge ? [Wilkins] ou How got you admittance ? [Prich]).
(4) Dans A mason’s examination [Le Tuilage d’un maçon], de 1723, on lit que « Pour appeler un maçon qui est en compagnie d’autres personnes, on doit tousser trois fois ou frapper trois fois sur quelque chose » (Voir Langlet, Philippe, Les textes fondateurs de la franc-maçonnerie, Dervy, Paris, 2006. p. 289.)
(5) On obtient ici neuf coups créateurs (3 x 3). Mais il existe, au sein du rituel, un autre triple coup, celui que le vénérable frappe avant de donner provisoirement au candidat la lumière – déjà – face aux épées. Ce qui nous donne un total de 12 coups, symboliques de l’année, mais aussi du midi plein, le moment du jour où se tient l’apprenti à l’orée de son parcours et les frères à l’ouverture d’une tenue.
(6) Qui évoquent un rituel alchimique de la forge quelque peu hors sujet ici. Dans le contexte de « Brocéliande », l’épée ne manque pas de rappeler l’épée flamboyante du dieu-roi irlandais Nuada (correspondant à l’Indra védique ou au Tyr nordique qui sacrifie son bras pour respecter son serment) qui est aussi la Caledvouc’h/Excalibur (littéralement : « dure entaille », « taillefer » ou « qui tranche bien », voire « dure foudre », selon les interprétations), l’épée dans la pierre arthurienne.
(7) On pourra aussi penser aux 3 ans 3 mois 3 jours de la retraite bouddhique.
(8) Il le sait déjà de par sa connaissance de la loge et du rituel qui ne le lui cache pas.
(9) Les « trois coups » du théâtre sont précédés par une batterie de onze coups rapides. On a voulu voir parfois l’origine de ceux-ci dans les Mystères du Moyen-âge : les onze coups rapides seraient les onze apôtres et le douzième (remplacé par les trois coups) serait soit Judas, soit Jean (le « verbe »), en tous les cas un apôtre/deus ex machina, par lequel tout arrive, tout devient possible. Et les trois coups sont aussi la Trinité et le retour/manifestation de la lumière au troisième jour. Remarquons toutefois qu’au Moyen-âge, les trois coups clôturaient (et n’ouvraient donc pas) la représentation des Mystères.
Il existe d’autres explications plus profanes de l’origine du triple coup théâtral (s’assurer que chacun est à sa place : le régisseur frappe les onze coups, puis un coup vient des cintres, un autre du dessous de la scène et un dernier des coulisses ; ou alors un salut vers la reine, un vers le roi, un vers le public…). Toutes ses explications ne sont pas incompatibles, mais complémentaires.
(10) On pourra ici penser à La Flute enchantée, de Mozart, œuvre réputée maçonnique s’il en est, qui s’ouvre elle aussi par trois grands coups, à l’instar de sa 40e symphonie. Cette dernière constitue avec la 39e et la 41e-les dernières symphonies de Mozart –, un ensemble cohérent de partitions dites maçonniques. La 40e symphonie (en sol mineur, ce qui incarne pour Mozart le tourment, comme dans sa 25e symphonie) serait le morceau du doute, de la descente vers la tombe entre l’ombre (la 39e en Mib majeur) et la lumière (41e en Do majeur).
(11) Dont le sens a évolué vers les idées de théorie, de contemplation, voire spéculation. Originellement, on a pu faire remonter ce théas au deiwos, indo-européen, désignant le dieu (ce qui confirme aussi l’identification du theas spectacle au theas déesse), mais qui, au sens propre, signifie « lumineux », « céleste » (et en ce sens, le dieu s’oppose à l’humain qui est « terrestre »). Beaucoup ont même voulu voir une même nuance entre les notions du divin (Divinus/sacer en latin et theios/hieros en grec), le divin n’étant pas le sacré, mais le premier déclinant l’idée de verticalité (le divin dans le ciel) alors que le second sous-tend l’horizontalité (le divin sur terre). Et dans ce sens, le theas théâtre est la manifestation, la vision, du divin sur terre. Un théâtre, donc, ouvert par nos trois coups.
(12) De la même manière que des pôles physiques antagonistes naît le mouvement, l’avancée, la synthèse supérieure représentée par le triangle.
(13) De même que les répétitions des questions rituelles entre le vénérable et le surveillant ou leurs frappements alternatifs rituels de marteaux créent aussi l’espace de la loge.
(14) Voir précisément le Ginungagap de la tradition nordique qui signifie précisément « vide magiquement chargé » (et chargé de quoi ? des vibrations fondatrice que sont les caractères runiques).