La vertu dans notre siècle et la Franc-Maçonnerie
Non communiqué
Quand, dans une vie, vient l’heure de s’en préoccuper, c’est
généralement qu’il est presque trop tard. Avant le grand déménagement
vers l’au-delà, on s’achète à la va-vite un visa en cultivant la
repentance. Notre V M, connaissant mes péchés, leur gravité
et
leur diversité, m’offre, dans son affectueuse bienveillance, l’occasion
du repentir, degré nécessaire, comme l’on sait, vers le salut éventuel.
Touché, au fond du cœur, par ce souci de mon éternité, je vais tenter
ce parcours si généreusement imposé, en discourant de la Vertu. Les
ouvrages spécialisés, dans lesquels je me suis promené ces derniers
jours, distinguent une grosse vingtaine de vertus, dont, je vous le
rappelle, les trois théologales (la foi, l’espérance et la charité),
ainsi nommées car considérées comme surnaturelles, cadeau gracieux du
Très-Haut. Et les quatre cardinales, dont l’appellation indique
qu’elles soutiennent toutes les autres : la justice, la prudence, la
force et la tempérance. Ceci dit, au fil des siècles, penseurs et
philosophes ont évoqué, la Vertu comme force d’âme, courage physique et
moral. Cette puissance de vouloir et d’agir contre ce qui plaît et
déplaît, de résister aux emportements. Longtemps, célébrer la vertu a
été l’affirmation de l’âme dans le composé humain. Qu’en est-il
aujourd’hui dans notre siècle ?
En F M, la Vertu est mentionnée, pour notre rite dès le passage sous le bandeau sous forme d’une question posée au profane, et surtout dans le rituel de l’apprenti. La F M est-elle vertueuse ? Est-ce à dire que les M pratiquent la Vertu ? Les portes du temple closes, le monde profane ne le serait pas. Nous allons essayer de le découvrir. Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre parler de la vertu sur le mode, sinon de la dérision, du moins d’une indulgente ironie. Qualifier un homme de vertueux, c’est l’enrôler parmi les personnages les plus ennuyeux quand ce n’est pas un détour perfide pour le traiter d’hypocrite. Le vocabulaire même et les images qui entourent la notion de vertu renvoient toutes à une conception de la morale supposée désuète. En un mot, la vertu est-elle démodée ?
Pourtant n’avons-nous pas atteint les cimes de la bonté ? Avons-nous jamais été aussi moraux? Nous nous sommes même transformés en de véritables monstres de vertu. Nous n’avons à la bouche que solidarité, aide humanitaire, processus de paix, tolérance, exclusion de l’exclusion, punition des violations des droits de l’homme et condamnation des crimes contre l’humanité. La confession publique se répand aussi vite que le téléphone portable. Mais la repentance rehausse encore la vertu de qui l’exprime, d’autant qu’elle concerne en général des forfaits ou des complicités appartenant à un passé lointain, donc imputables à nos prédécesseurs et, au demeurant, triés avec soin.
Notre siècle, bien entendu, mérite un jugement sévère et vaut bien un
examen de conscience, fertile qu’il fut en génocides, crimes et
injustices. Mais, précisément, ne devons-nous pas nous inquiéter de
constater que ces monstruosités furent perpétrées au nom de la morale,
sous l’impulsion des grands sentiments ou des grandes utopies
politiques ? Au nom d’une ferveur patriotique, d’une race ou d’un
système prétendus moralement supérieurs ? Et avec la conviction de
servir une éthique propice à la félicité ultime de l’espèce humaine ?
L’aveuglement idéologique a permit de prendre le Mal absolu pour le
Bien absolu, ce contresens fatal qui dérégla notre époque. Longtemps,
la Vertu fut au centre de la méditation morale comme de la construction
politique. La morale politique prolongeait la morale individuelle. La
vertu de l’individu s’élargissait aux dimensions de la cité, conduisait
à la politique selon la justice, sans néanmoins cesser d’être une
affaire personnelle et une quête du bonheur. La question : « Comment
dois-je vivre ? » se séparait rarement d’une autre :
« Comment la cité doit-elle être gouvernée ? ».
Cependant l’idée de la politique séparée et dispensée de la morale fut adoptée avec un empressement inquiétant. En définitive, les quelques hautes figures politiques ou intellectuelles sorties victorieuses de ce siècle immoral sont celles qui prirent le parti du devoir. Parmi les reproches : l’individualisme, n’avoir pour but ni la vérité ni la vertu, mais le pouvoir et l’argent. Le pouvoir comme accès à l’argent, c’est-à-dire la négation même de la vertu civique. Or, de toutes les maladies dont souffre le monde contemporain, la corruption n’est-elle pas l’une des plus néfastes. Il existe, hélas ! d’authentiques catastrophes naturelles. Nous venons d’en voir une, des plus épouvantables, en Asie du sud. Qui, dans la douleur, réhabilite les vertus sous le nom de solidarité. « Mais la plupart des crises prétendument économiques, la majeure partie des pénuries alimentaires, des retards de développement, des catastrophes qualifiées d’humanitaires et qu’on devrait souvent appeler humaines, c’est-à-dire dues à l’action persistante des hommes, ont en réalité, si on les dissèque jusque dans leurs ultimes ressorts, des causes politiques. À savoir, pour être plus précis, ont leur source dans la panne de la vertu en politique ». (Jean-François Revel, Académie Française). Loin de l’Esprit des lois et son arrière-plan moral, l’idée de cette intime corrélation entre le droit et l’obligation, est devenue impopulaire dans les démocraties modernes. L’illusion y prévaut que chacun peut à l’infini étendre le champ de ses libertés et donc envahir celui des libertés d’autrui : « Le droit n’est que pour moi, jamais à mon détriment ». L’adage cynique et trop fameux selon lequel la fin justifie les moyens, autrement dit selon lequel le mal est permis s’il en sort un bien, traduit une illusion particulièrement dangereuse dans notre siècle. L’idée sotte, contradictoire et dévastatrice que l’on puisse atteindre le bien en faisant le mal, ou du moins que l’on ait licence d’emprunter des voies immorales pour guider les peuples vers le bonheur, cette aberration néfaste et naïve a amplement fourni la preuve de sa fausseté.
Cependant, malgré d’incessants efforts pour exceller dans l’injustice, l’être humain n’est jamais parvenu à s’affranchir complètement de sa conscience morale. La notion du bien et du mal, de la vertu et du vice, quoique trop piétinée par nos actes, plonge en nous une racine tenace. Même les despotes les plus sanguinaires et les forbans les plus roués ne réussissent pas à en venir à bout dans leur for intérieur.
Le XXe siècle a été, au-delà de toute limite jusque-là connue, celui du
vice. Quant sera-t-il du XXIe siècle ?
En quelque sorte, on vient de voir que les vices séparent l’humain de
l’humanité. Ils créent une distance. On pourrait alors dire aussi que
trop de vices tue la Vertu. Leurs accroissements emprisonnent et
enchaînent.
A contrario, la F M propose à ces adeptes, la Vertu
comme
un art de vivre qui naît de la force reconnue en soi. Elle devient
alors une direction constante de l’activité et suppose l’intention qui
cherche à réaliser le bien en soi d’une façon de plus en plus efficace
et réfléchie. Sa recherche suppose une prise de conscience de la
fragilité et de la faiblesse de la condition humaine, c’est une
conquête de lucidité qui passe par le dépouillement volontaire des
métaux pour accéder à la force de la libération intérieure qui est la
vraie liberté.
Il y a donc là une exigence véritable de la pratique de la Vertu, qui
ne fait néanmoins pas de l’ordre une institution vertueuse. Ce que la
F M apporte, c’est le sentiment de ce que pourrait
être une
société accomplie, société dont elle n’est que la fragile et médiocre
image, le symbole douteux, mais l’image fondamentale.
En 18 avant JC, l’empereur Auguste imposa une stricte réglementation
pénale de la sexualité des citoyens. Ce fut le début d’une longue
période répressive dont les chrétiens allaient tirer bénéfice deux ou
trois siècles plus tard dans leur offensive contre la chair.
Son mérite tient dans la volonté de rapprocher ce qui diffère, de
proposer la Fraternité même si elle n’échappe pas aux contraintes
inhérentes aux groupes humains qui la menacent. Bien que « libres
et de bon mœurs », les F M sont
des hommes. Comme tels, ils ne sont pas sans défauts.
Le danger vient de l’insuffisance des accomplissements. Et les accomplissements dont les F M ont à assurer la bonne fin, ne sont pas sur le plan social ou politique, mais dans le fait de devoir tendre vers l’exemplarité personnelle et de représenter pour les autres un encouragement à vivre. « Les F M devraient pouvoir offrir la mesure d’une réalisation humaine dans ses modalités les plus estimables ». Si la F M permettait à chacun d’être un peu meilleur, un peu mieux lui-même dans ses rapports fraternels avec les autres, elle serait la plus admirable des réussites. Nous avons laissé le siècle (le XXe) tout à l’heure avec ses vices et ses vertus. Mais il convient de réhabiliter la Vertu. Une tâche difficile, dans le siècle qui commence, surtout dans les pays où l’on a pendant longtemps accordé une importance démesurée à àdes vertus comme la pureté et la chasteté, interprétées d’une manière étroite. Difficile mais néanmoins nécessaire.
La réhabilitation peut même devenir exaltante si elle est
accomplie dans la double lumière des grands principes retrouvés et des
critiques dont la vertu a été l’objet au cours des derniers siècles. La
recherche des vertus qui orientent dans l’action se confond alors avec
la recherche de l’authenticité et de la transparence qui sont des
qualités de l’être. Et comme la vertu paraît moins utile que dans le
passé, on n’en a que plus de mérite à l’acquérir. D’où ces propos de
Nietzsche, pour conclure ces propos : « La plus haute vertu
est
peu commune et inutile, elle est étincelante et d’un doux éclat : une
vertu qui donne, est la plus haute vertu. En vérité, je vous devine,
mes disciples: vous aspirez comme moi à la vertu qui donne. […] Vous
avez soif de devenir vous-mêmes des offrandes et des présents: c’est
pourquoi vous avez soif d’amasser toutes les richesses dans vos âmes.
Votre âme ne se lasse pas de désirer des trésors et des joyaux, puisque
votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner. » (« Ainsi
parlait Zarathoustra »).
M/ G/
