M∴ S∴
L’initiation pour tous ?
Bonsoir, mes Soeurs et Frères ! Le titre de cette première conférence du cycle d’été dont vous avez entendu le thème est « L’initiation pour tous? », point d’interrogation.
Pour tous ? L’initiation aussi ? Même si un peu provocante dans le contexte actuel, la question n’est pas inattendue. Car nous vivons à l’époque du « tout, pour tous, tout de suite ! ». Observez que je n’ai pas dit du « n’importe quoi pourtous » ! Néanmoins la chose est loin d’être aussi simple que cela.
Bien sûr, il est normal et apparemment moral de penser que tous les avantages de la vie, notamment les droits, devraient être accessibles ou du moins disponibles à chacun d’entre nous. Et oui, c’est bien vrai, même si l’on peut notamment observer un peu moins d’enthousiasme pour un partage équitable de l’effort, du devoir, de la responsabilité, du travail…
Initiation… Voilà un mot aussi entouré de mystère que mal utilisé. A l’entendre dire, le monde serait rempli d’initiés et d’initiations. On prétend initier à tout et à n’importe quoi ; pourtant, certaines cérémonies qui sont vraiment initiatiques ne sont pas généralement reconnues comme telles : l’ordination d’un prêtre par exemple. Tout cela vaut bien que l’on y mette un peu d’ordre.
Donc, avant d’aller un peu plus loin dans
notre discussion il semble utile de voir, d’abord, ce que le
mot Initiation veut dire, ainsi que ses
dérivatifs comme initiatique, travail initiatique
et, en particulier, un terme que l’on trouve de nos jours
assaisonné à toutes les sauces,
l’expression
voyage ou parcours initiatique.
Permettez-moi donc, pour commencer, un peu de
pédagogie… Ne vous en faites pas, ça
ne prendra pas trop longtemps !
Selon la plupart des dictionnaires le mot Initiation est emprunté au latin initiatio, participation à des rites secrets, dérivé du verbe initiare, commencer, à travers initium, origine, commencement, début, fondement.
Le mot apparaît dans notre langue au XVème siècle dans le sens précis d’admission à la connaissance des – et à la participation aux – mystères de l’Antiquité. Connaissance ? Qu’ès aco ? On verra dans quelques minutes.
Après trois siècles durant lesquels on ne le rencontre plus e mot reparaît dans la première moitié du XVIIIème siècle, c’est-à-dire à l’époque de la naissance de la Franc-maçonnerie structurée et avec un sens déjà plus large. Sens qui perdure encore actuellement et que Mirabeau définit comme « action de donner ou de recevoir les premiers éléments d’une science, d’un art, d’un mode de vie, d’une pratique, etc. ». Même si de nos jours on peut parler d’initiation à la cuisine chinoise, au ski ou à un métier, à la Franc-maçonnerie ou aux jeux informatiques, il faut savoir que la Franc-maçonnerie continue de l’utiliser dans son sens latin ancien.
Venons-en au voyage initiatique, que je viens de mentionner il y a quelques instants. Le voyage initiatique est un voyage réel au cours duquel une personne rencontre des situations et des épreuves physiques ou morales qui participent à une maturation rapide, intellectuelle autant que morale.
Des exemples de voyages initiatiques peuvent être le Tour de France du Compagnonnage opératif, le pèlerinage de Compostelle, le travail d’une ONG dans un pays en proie à des épidémies ou à de graves conflits, et même le vécu d’une guerre. Jamais, par exemple, le tour en Extrême Orient d’une star du Show Business.
Quoi qu’il en soit, le but d’un voyage initiatique peut être aussi l’acquisition de la « Connaissance », avec un « C » majuscule. Drôle de notion, car très utilisée dans tous les cercles ésotériques où l’on se dit à sa recherche, sans que la plupart des gens qui en parlent soient capables de la définir…
Essayons de le faire ensemble. La langue française – comme très peu d’autres langues – fait une différence entre deux termes presque synonymes dans le langage courant, Savoir et Connaissance… En anglais par exemple il n’y a qu’un seul mot, knowledge, pour les deux.
À mon avis, le Savoir serait la totalité de l’information que chaque personne accumule au cours de son existence. En font partie ses études, ses lectures, son expérience de la vie et son expérience professionnelle. La quantité de données accumulées est variable et dépend d’un nombre de choses comme l’intelligence, la curiosité, la volonté, la capacité de concentration, la mémoire de chacun. L’initiation est inséparable du Savoir, mais aussi des notions de Tradition et Connaissance qui lui sont intimement apparentés. Nous en parlerons dans un instant, ainsi que de la relation entre Connaissance et Savoir.
S’il est vrai qu’initiation veut toujours dire franchissement d’un seuil entre ce que l’on était avant et ce que l’on veut devenir, un nouveau commencement, cette définition ne se suffit pas à elle seule.
Le seuil dont nous parlons n’est pas physique mais symbolique, et le seul type de franchissement qui puisse nous intéresser ce soir, dans ce Temple maçonnique, est symbolique aussi. Il représente un élément essentiel, mais un seul élément à l’intérieur de tout un mécanisme de cooptation dans un groupe humain bien délimité.
Ce mécanisme peut aller, dans les divers groupes humains, d’un simple bizutage à l’initiation maçonnique ou, comme je le disais tout à l’heure, à l’ordination sacerdotale. Mais le seul franchissement d’un seuil symbolique ne suffit pas non plus. Il est essentiel aussi que le franchissement du seuil soit précédé d’épreuves, plus ou moins reconnaissables comme telles, plus ou moins matérielles ou symboliques. Ces épreuves prouvent, comme leur nom l’indique, et démontrent à l’initié autant qu’à ceux qui sont en train de les lui faire subir, qu’il possède effectivement les qualités requises pour le passage.
Il existe enfin un autre élément
indispensable. Nulle initiation ne peut se faire que dans une forme
précise, généralement ancienne mais en
tout cas acceptée et considérée comme
immuable, même si elle évolue lentement avec le
temps. Elle doit donc respecter un rituel. Elle doit aussi
transmettre un message ou un enseignement d’ordre spirituel.
Ce message ou enseignement doit être un mystère ;
il ne doit donc pas être transmissible d’aucune
autre manière que par une initiation, car il est la seule
preuve que celui qui le connaît a effectivement subi cette
initiation. Le message est une tradition. Il est La Tradition.
Qu’en est-il de la Tradition ? C’est un vieux mot français datant de la fin du XIIIème siècle. Il vient du latin tradere, livrer, transmettre mais aussi trahir. D’abord terme juridique, puis religieux, il ne prit son sens actuel qu’à la fin du XVIe siècle. La tradition maçonnique comprend essentiellement la transmission par la voie initiatique des moyens de la Connaissance, mot que nous définirons bientôt aussi.
Enfin, ayant vu qu’il s’agissait
toujours de l’admission au sein d’un groupe humain,
il est évident
que ce groupe ne peut être que fermé parce que
pour être admis il faut traverser avec succès les
épreuves, se montrer apte, recueillir l’accord de
ceux qui s’y trouvent déjà.
Avez-vous dit élite, mes chers Frères et mes chères Soeurs ? Je sais bien que ce mot n’est plus à la mode à notre époque de nivellement par le bas. Mais il existe bien. Résumons un peu tout cela : Initier signifierait donc accepter un individu dans un groupe, d’abord par une sélection comportant des épreuves, ensuite par le franchissement d’un seuil symbolique, enfin en instruisant pour la première fois le candidat, toujours de façon symbolique, à des mystères ne pouvant être communiqués d’aucune autre manière. Tout cela selon un rituel précis et considéré immuable. Il n’est pas inhabituel que les initiés ne se rendent pas compte tout de suite de ce qui leur arrive et qu’ils mettent parfois des années à le comprendre.
Enfin il faut ajouter l’élément temps, car la tradition avance au pas de l’éternité, accumulant et transportant avec elle l’expérience des générations ; comme un fleuve qui transporte les rochers et les cailloux, polis par le cours du temps et dont les sources elles-mêmes seraient devenues légendaires.
L’on pourrait y ajouter enfin les résultats de la recherche de chacun sur soi-même. Dans cette expérience et dans les tentatives d’amélioration adroites ou maladroites de ceux qui la transportent, la Tradition choisit et accepte ce qui est bon mais rejette inexorablement le faux, le prétentieux, le creux, le temporel et le temporaire.
Nous voici enfin arrivés au mot Connaissance, qui vient du latin cognoscere, connaître et apparaît en français vers 1080, dans la Chanson de Roland. La Franc-maçonnerie a toujours fait une distinction appuyée entre Savoir et Connaissance.
La Connaissance, dans son acception maçonnique, est le développement de la capacité de percevoir le Cosmos dans ses deux composantes, le monde spirituel et le monde matériel, d’une manière nouvelle et différente, dans la complexité de ses structures et de ses interrelations autant que dans son essentielle unité. Comme suggéré tout à l’heure, c’est aussi la capacité de percevoir la différence entre Savoir et Connaître, différence semblable à celle entre entendre et comprendre, ou entre voir et regarder. Enfin c’est la capacité d’en déceler, au cours des années à venir, de plus en plus de ses subtiles nuances.
Les Franc-maçons seraient donc des initiés, armés de la Tradition et du Savoir pour la poursuite de la Connaissance. Peut-être bien. Le temps et le regard lucide de leurs Frères le confirmeront ou non, un jour ou l’autre.
Quels droits le statut d’initiés conférerait-il ? Très peu ; celui d’être membre d’une obédience ou d’une loge maçonnique sans doute. Et quels devoirs ? Celui d’y être présent et actif ; celui de ne jamais cesser de chercher. De se comprendre et de se connaître soi-même. D’aimer les autres comme soi-même.
La Franc-maçonnerie ressemble à une grande prairie, parcourue de multiples sentiers et recouvrant d’immenses trésors. A travers cette prairie, des gens marchent et cherchent. Ils demandent avis et conseil aux autres. Parfois ils les imitent, à bon ou à mauvais escient. Ils interrogent les étoiles et creusent le sol. Parfois ils trouvent le trésor qui leur est destiné. Ceux qui ne se fient qu’aux idées avec lesquelles ils sont entrés, ou qu’ils ont empruntées aux autres, ne trouvent d’habitude rien.
L’initiation pour tous ? Certes pas. L’initiation pour ceux qui savent ce qu’ils cherchent et sont prêts à faire les efforts nécessaires,à surmonter avec courage certains échecs et certaines désillusions et continuer d’avancer dans une recherche dont ils savent parfaitement que les limites sont inatteignables par définition.
Disais-je désillusions et échecs ? Certainement. Il y a en Franc-maçonnerie des désillusions et des échecs aussi. Les désillusions qui interviennent dans la première et la seconde année et que nous appelons parfois le spleen de l’apprenti ou du compagnon. La désillusion de trouver quelque chose de pas identique à ce que l’on croyait. Car dans la réalité on ne peut connaître la Franc-maçonnerie que de l’intérieur, jamais seulement par les livres et par des conférences comme la mienne ce soir.
Quand j’ai fait ma demande à l’âge de trente-neuf ans, il y a quarante-deux ans, tardivement par rapport à d’autres candidats, j’étais très matérialiste même si je m’intéressais beaucoup, intellectuellement et par curiosité, mais pas du tout au cours d’une recherche de nature spirituelle, à l’alchimie et à la Kabala.
Mon beau-père, puisse-t-il reposer en paix car c’était un excellent homme, optimiste et travailleur, Maçon à la Grande Loge de France, avait essayé de m’attirer vers la Franc-maçonnerie en me racontant que j’y apprendrais beaucoup sur ces deux sujets. J’y allai donc plutôt par curiosité que pour toute autre raison.
Très rapidement, quelle ne fut ma désillusion en découvrant que ces deux sujets, sur lesquels je savais déjà pas mal de choses et que j’avais étudiés sérieusement, y étaient présents de manière tout à fait superficielle et passablement erronée. J’en souffris beaucoup et cessai pendant des mois de me rendre en loge. Puis un jour, je me rendis compte qu’il y avait d’autres choses, beaucoup plus intéressantes et j’y repris du goût.
Quant aux éventuels échecs, j’en connus aussi mais je pris comme exemple un grand Maçon, Rudyard Kipling, dans son poème nommé « Si » et que beaucoup connaissent par la phrase finale « Tu seras un homme, mon fils ».
Voyez-vous, un Maçon construit un édifice mais le voir rarement fini. Comme les compagnons bâtisseurs du Moyen Âge, qui ne voyaient que rarement leur oeuvre finie, surtout si entre temps elle était retardée ou détruite par le feu, la malveillance ou la sottise. Je suis content d’avoir construit du moins des fondations sur lesquelles d’autres continuèrent de bâtir.
Toujours le même Maçon, Rudyard Kipling, a décrit dans son poème « le Palais » nettement moins connu que l’autre, une situation très semblable et je vous en conseille très chaleureusement la lecture.
Mais pour revenir à nos moutons et quoi qu’il en soit, l’initiation est perçue le plus souvent dans nos rangs comme un premier pas sur une voie définie et bien balisée qui, à travers les étapes d’Apprenti, de Compagnon et de Maître mène loin, même si l’on n’en atteint pas toujours les ultimes limites. Et pourtant il n’est pas exclu que cette vue soit trompeuse en ce qui concerne la Francmaçonnerie, spécifiquement.
Je tenterai donc, sinon de dire quelque chose de radicalement nouveau, d’en dire quelque chose de différent. Quelque chose qui ne soit pas du domaine de l’étymologie, de l’histoire, du symbolisme ou de l’anthropologie comparée.
Permettez-moi pour cela de raconter une petite histoire que presque tout le monde connaît sous une forme ou une autre et qui, malgré des apparences trompeuses, n’est pas sans relation avec le sujet de ce soir. Je finirai d’ailleurs par une autre petite histoire du même genre au cours des dernières phrases de cette conférence.
J’aime bien ces petites histoires apparemment innocentes et anodines, vaguement humoristiques tout en ne faisant pas toujours rire mais véhiculant parfois une immense sagesse. Une sagesse que malheureusement nous avons tendance à ne pas approfondir ni même apercevoir.
La première de ces histoires, très brève, est celle d’un enfant qui demande à sa mère : « Maman, maman ! C’est loin, l’Amérique ? ». Et sa mère de lui répondre : « Tais-toi et nage ! ».
Cela ayant été dit, ce qui suit pourrait vous paraître une rupture dans le fil de ce travail, mais ce ne serait qu’une apparence.
À un certain moment, il y a longtemps, lors d’autres Tenues d’Été, nous avions parlé de labyrinthes et tenté, parmi autres choses, de définir ce qu’ils étaient. Il fut dit qu’il y en avait de deux sortes, ceux qui mènent directement au but, même en suivant un parcours très sinueux, et ceux qui ont des embranchements pouvant mener à des culs-de-sac.
Il fut dit aussi que la raison d’être de certains labyrinthes était d’en sortir et que le but de certains autres était d’en atteindre le centre. Nous avions vu que la complexité des tracés des labyrinthes possibles serait infinie comme l’Univers lui-même.
Pourquoi en parler encore une fois ici, ce soir ? Parce que la voie de l’initiation maçonnique peut aussi être considérée semblable à un labyrinthe. Notez qu’en cela elle se distingue de toutes les autres initiations, car ces dernières suivent toutes un trajet prédéterminé et linéaire, allant d’un point déterminé à un autre.
Ce n’est pas le cas de la voie maçonnique, dont l’initiation est le premier pas. Les pas suivants sont définis par le trajet, lequel est défini en partie par nous-mêmes, en partie par la coutume et la tradition et en partie par la destinée, le Grand Architecte ou le hasard « qui fait si bien les choses ». Le labyrinthe de la voie maçonnique est de ceux qui vont de la périphérie vers le centre et qui comptent beaucoup d’embranchements et de choix, certains menant à des culs-de-sac réels ou imaginaires.
Les carrefours de nos trajets sont, tout comme dans la vie humaine, innombrables dès le premier pas accompli. Ils concernent des décisions majeures autant que des choix infimes. Ils nous obligent à chaque instant de faire, consciemment ou parfois inconsciemment, des choix allant du simple « oui » ou « non » à d’autres bien plus complexes et à des décisions qui détermineront, à leur tour, d’autres choix qui nous seront présentés par la destinée ou le hasard.
La petite histoire innocente et anodine que nous venons d’entendre tout à l’heure pourrait donc se transformer comme suit : Le jeune Maçon de demander : « Mon Frère, mon Frère ! C’est loin, la Connaissance ? » et son Frère plus ancien de lui répondre : « Tais-toi et nage ! »… Ou « rame »… Ou « marche »…
Il est certes aussi ardu et improbable de se rendre en Amérique à la nage que d’atteindre l’ultime Connaissance, la Perfection, ou la Vérité si vous le préférez, de son vivant. Cette impossibilité pratique est devenue dans nos cercles une évidence que tout le monde répète, même si nous sommes toujours incapables de bien définir ces notions.
Mais, si tel est le cas, que faisons-nous ici au lieu de nous promener dans les sentiers fleuris, comme il est dit dans certains de nos rituels ? Bien évidemment nous cherchons la connaissance de la vérité, tout en sachant que nous ne l’atteindrons jamais, cette connaissance du Bien et du Mal que le Dieu biblique avait tant voulu nous éviter d’atteindre et qu’en réalité nous n’avons jamais atteinte, punis donc pour rien in saecula saeculorum…
Ayant bien vu tout cela une question se pose évidemment : Pourquoi entreprendre une telle randonnée si elle n’a pas de but ? Bien sûr parce que, comme tout le monde le sait et le répète, en Franc-maçonnerie le but est dans la randonnée elle-même, pas dans l’atteinte d’une destination ultime.
Elle est de sélectionner, par des procédés qui lui sont particuliers et qui n’existent pas dans d’autres systèmes ésotériques et spirituels, des personnes que leur esprit rend capables de s’améliorer grâce à sa présence, sa disponibilité et sa flexibilité. Elle est par conséquence de les rendre effectivement meilleurs dans leur compréhension du monde et des gens qui les entourent, dans leur comportement, dans leurs actions, afin qu’ils puissent être plus utiles à eux-mêmes, à leurs proches et à la société, tout en restant conscients, sauf pour certains cas que nous avons tous rencontrées, de leur propre et pratiquement incurable imperfection.
Car l’essentiel de ce que je voulais vous soumettre est que l’Initiation n’est que la poussée initiale qui nous fait enjamber un seuil pour entrer dans un autre monde, celui de la Franc-maçonnerie dans notre cas. Ce que nous y faisons ou n’y faisons pas dépend uniquement de nous. Oui, nos Frères ou Soeurs peuvent parfois nous aider et nous conseiller. La Franc-maçonnerie peut nous donner les outils nécessaires et nous enseigner les rudiments de leur utilisation, mais jamais ne peut-elle et ne doit-elle nous prendre par la main pour nous mener à un quelconque but. Être pris par la main et guidé n’arrive qu’un seul soir, celui de l’initiation.
Que voyons-nous, au cours de cette randonnée qui peut durer une vie entière ? Nous voyons d’autres gens que nous n’aurions jamais rencontrés autrement. aurons-nous en profiter ? Peut-être. Nous voyons d’autres paysages que ceux qui nous sont familiers. Saurons-nous en profiter ? Peutêtre. Nous apprenons incidemment à mieux connaître et à éventuellement mieux aimer ces gens et ces paysages. Nous rencontrons d’autres philosophies, idées et idéaux. Parfois nous en adoptons quelques uns ou du moins nous les comprenons. Nous apprenons, mais uniquement si nous le voulons bien, à mieux connaître le monde dans ses mécanismes philosophiques et spirituels.
A ce point et à l’approche de la fin de cette conférence je n’aurai pas oublié ma promesse d’une seconde petite histoire. Vous la connaissez sans doute aussi, sous une forme ou une autre, car on l’a souvent racontée. Mais avez-vous songé à ce qu’elle pouvait ou voulait bien dire ? Sinon, c’est le moment de le faire. La voici : Il y avait une fois un homme qui désirait connaître le sens, le but de la vie. Tel Gilgamesh il entreprit d’abandonner sa maison, son village et ses amis et de partir le chercher dans le désert. Là, il vécut pendant quarante ans (çà prend toujours quarante ans ou quarante jours, ces histoires-là) dans une grotte dans laquelle coulait la source de ce qui plus loin deviendrait un fleuve.
Il y médita, en regardant la source, en scrutant le désert et le ciel étoilé, en se désaltérant à la source et en se nourrissant parfois de quelques lézards et couleuvres qui passaient à sa portée. Au terme des quarante années il comprit, respira profondément, se leva, prit son bâton et revint dans son village et dans sa maison inchangée car il n’y avait pas des squatters à l’époque.
Un de ses vieux amis le vit et lui dit : « Ainsi, tu as vécu quarante ans dans le désert en cherchant à comprendre le but et le sens de la vie. Dis-moi, quel est ce but et ce sens ? »
L’ex-ermite lui répondit : « La vie, son but et son sens sont comme une source, un filet d’eau qui deviendra un fleuve… »
Son vieil ami l’interrompit en s’exclamant : « Tu te fous de moi ? As-tu passé quarante ans dans le désert pour conclure en disant que la vie et son but sont comme une source qui devient un fleuve ? » A quoi notre homme rétorqua : « Alors, ce n’est peut-être pas comme un fleuve… »
Nagez bien dans le fleuve de la vie, nagez loin et prenez-y du plaisir, mes Soeurs et Frères. Méfiez-vous des courants qui voudraient vous entraîner là où vous ne voulez pas. Ne vous y noyez pas. Et surtout revenez nous raconter ce que vous avez vu et découvert en route, particulièrement si par hasard vous avez pu aborder l’autre rive.
Quand je fus Roi et Maçon – un Maître éprouvé et qualifié – Je déblayai mon site pour un Palais tel qu’un Roi devrait construire. Je décrétai et arasai vers mon niveau et voici, sous la glaise, Je trouvai les ruines d’un Palais tel qu’un Roi avait construit. Sa façon était sans valeur – le plan manquait d’esprit – Çà et là, sans but, ses fondations en ruine couraient. Maçonnerie brute et mal faite ; mais gravé dans chaque pierre : « Après moi vient un Bâtisseur. Dites-lui que moi, aussi, j’ai compris ». Vite pour mes buts dans mes tranchées, où mes travaux bien conçus avançaient. Je culbutai ses clefs de voûte et ses pierres taillées et les taillai à nouveau. En chaux je fis moudre ses marbres que je brûlai, éteignis et étalai. Prenant ou laissant à mon gré les dons des humbles morts. Pourtant je ne méprisai pas ni ne m’en vantai ; pourtant en les détruisant. Je lus dans les fondations rasées le coeur du coeur de ce Maçon. Comme s’il s’était relevé pour plaider sa cause ; ainsi je compris la forme du rêve qu’il avait poursuivi devant le projet qu’il avait conçu. Quand je fus Roi et Maçon, en plein midi de mon orgueil, Ils m’envoyèrent une Parole des Ténèbres. Chuchotant ils me prirent à part. Ils dirent : – « La fin t’est interdite ». Ils dirent : « Ton rôle est terminé Et ton Palais restera comme celui de l’autre – le butin d’un Roi qui bâtira ». Je rappelai mes hommes de mes tranchées, carrières, quais et échafaudages ; Tout ce que j’avais crée j’abandonnai à la foi des années sans foi. Seulement, je taillai dans les poutres, je gravai dans la pierre : « Après moi vient un Bâtisseur. Dites-lui que moi, aussi, j’ai compris ».