3180-6 : D’ou venons-nous : La généalogie, ça fait plouc
Non communiqué
V M et vous tous mes FF en vos degrés et qualités, voici une planche
que
j’ai longtemps hésité à ébaucher, … et plus encore à présenter.
La généalogie, chez les maçons, ça fait plouc !
Ca ne fait pas partie du « maçonniquement correct ».
C’est un hobby de pensionnés. Ou de nantis. Ou de bourgeois.
Un peu comme le travail en loge, soit dit en passant.
A l’origine de ce travail, il y eut un orateur m’avouant que le type de
planche le plus intéressant à ses yeux est celui qui porte témoignage.
Or, j’estime que le partage de témoignages est une dimension
fondamentale du travail maçonnique.
A l’origine du fait de vous la proposer ce midi, il y eut la planche de
notre frère Daniel, qui évoquant ses origines baltiques, mit en
évidence l’intérêt de la connaissance, et de la reconnaissance, de ses
racines. Or, depuis toujours je vois les arbres comme des êtres qui
montrent leurs racines, chargées de feuilles plus ou moins caduques :
sous le sol, le végétal tait son autre feuillage, celui qui s’abreuve
de la terre, et dont la terre s’abreuve.
Aussi, après une décade passée au milieu des rats d’archives, j’ose ce
midi témoigner d’une passion à peu près maîtrisée. Cela m’apparaît
comme un devoir, au risque d’être raillé par mes FF, pour diverses
raisons qui leur seront propres !
Après avoir noirci moult versos de tickets de trains de potentielles
raisons de généaloguer, comme bien des maçons envisageant une planche
j’ai été voir sur internet ce que d’autres en disent : les témoignages
de mes compères fadas. Le sujet fait débat !
J’y ai redécouvert le grand bonheur de constater que, malgré les
apparences, nombre de nos contemporains réfléchissent au sens de ce
qu’ils font, et se confrontent à autrui dans cette recherche.
O merveille, le mot le plus fréquemment utilisé pour justifier la
généalomanie est PLAISIR. Mais quel plaisir peut-il y avoir à se casser
le dos et les yeux sur des chiffons qui tombent en poussière, dans une
odeur de moisissure à faire étouffer le moins allergique ? Quel plaisir
y a-t-il à se lever par tous les temps, plus matinalement que pour
aller au boulot, à côtoyer les tendinites du poignet et de l’épaule en
passant des heures enfermé, à tourner des bobines de microfilms griffés
jusqu’à la transparence ? Plaisir, donc…
Le deuxième mot est SAVOIR. C’est le premier moteur du despote… que
nous sommes vis-à-vis de nous-même. Mais savoir quoi ? Au départ, bien
sûr, « d’où nous venons ». Comme si cela allait solutionner les deux
énigmes corolaires… La recherche avançant, ce savoir prendra des
directions tellement inattendues que le PLAISIR deviendra la
justification majeure de la poursuite de la démarche, qui dès lors
deviendra une quête jamais assouvie de plaisirs successifs,
donc… une drogue, que pour beaucoup seule la mort arrêtera. Ou même
pas, car souvent l’infernal virus aura été communiqué, les papiers en
décomposition ramassés, d’autres s’y étant ajoutés depuis, et
l’insatiable quête reprendra, sous d’autres yeux, pour d’autres
bonheurs et parfois quelques déceptions, mais toujours avec le même
élan : celui de la vie !
Avec le temps, des raisons annexes se font jour, et changent, comme
pour tout ce qui vit. Je prends les témoignages d’internet : beaucoup
(surtout les plus jeunes, de plus en plus nombreux) recherchent une
famille que l’époque a désunie, puis avec le temps rencontrent des
vivants (pas forcément de leur famille) qu’ils n’auraient probablement
jamais rencontrés autrement. Les similitudes par rapport à notre
société sont bien sûr évidentes, et logiques puisqu’il s’agit aussi et
notamment d’une quête de sens.
L’engouement pour la généalogie a récemment explosé. Pourquoi ? Sans
doute principalement en raison de la disparition de la transmission par
les anciens du patrimoine familial, dans ce qu’il a de plus humain, les
causes en étant innombrables : depuis la télévision meublant si
pauvrement nos soirées, jusqu’au recul de l’âge de procréation, dans
une société où on se débarrasse en maison de retraite de ce qu’on sera
bientôt et en internat de ce qu’on a été. Certaines quêtes de sens
devraient se faire plus simplement.
Simple, la généalogie l’est bien plus aujourd’hui qu’il y a cinquante
ans : à l’époque, dès qu’on attaquait l’Ancien Régime, il fallait
courir d’une cure à l’autre, pour consulter les registres paroissiaux,
soumis à la bonne humeur du curé du lieu. Aujourd’hui, grâce au travail
de fourmi des Mormons qui copient tous les registres civils et
paroissiaux disponibles, quasi dans le monde entier, en versant chaque
fois une copie aux Archives de l’Etat concerné, les recherches peuvent
se faire en des lieux centralisés.
Leur logiciel, le PAF, Personal Ancestral File, est fort performant, et ils ont inventé le GEDCOM, un moyen de faire passer votre généalogie d’un logiciel à un autre, sans erreur : un outil d’échange remarquable. Leur activité de reproduction commencée en 1938 est à l’origine de plus de trois millions de bobines de microfilms, l’objet étant pour les Mormons de baptiser tout le monde, liant théoriquement l’humanité entière de manière continue depuis Adam jusqu’à n’importe quel Mormon actuel ou futur, en passant bien sûr par tous nos aïeux, …et par nous-même dès qu’est enregistrée la copie de notre acte de naissance, ou de décès. Que nous soyons baptisés ou non, ou même débaptisés, n’importe aucunement : tôt ou tard, nous serons baptisés devant l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours ! Personne ne vous demandera votre avis pour ce faire !
Notez que les Francs-Maçons épousent la généalogie fantaisiste des
Mormons : ne nous revendiquons-nous pas de Salomon, voire de Noé ?
Certains qualifient la généalogie de jeu, Mécano ou Cluédo selon leur
date de naissance ; et il y a de cela. D’aucuns m’épouvantent en
pensant y maîtriser le temps : comment maîtriser une illusion ? Je me
reconnais en ceux qui poursuivent un travail entamé par un membre de
leur famille, décédé, et par rapport auquel un vide immense s’est
installé pour n’avoir pas assez parlé quand le présent l’était encore.
Là encore, quête de sens et sens de la vie sont omniprésents.
Puis, il y a ce zouave sympathique qui y voit un alibi pour sortir sa
moto, la voie des archives ne pouvant pour lui se suivre que par ce
véhicule.
Ou cet affreux qui jubile en mettant son euro dans le casier du
vestiaire, en pensant à sa femme qui au même moment en met un autre
dans la charrette du Delhaize : cette fois encore, il aura échappé aux
courses hebdomadaires !
Bref, la généalogie, c’est bien l’histoire de notre vie.
Jean de la Fontaine m’a glissé un petit texte qu’il appelle « Le mulet
se vantant de sa généalogie ».
Le mulet d’un
prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa mère la jument,
Dont il contait mainte prouesse :
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu’on le dût mettre à l’Histoire.
Il eût cru s’abaisser servant un médecin.
Etant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son père l’âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu’à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu’on le dit bon à quelque chose.
Et ne parlait incessamment
Que de sa mère la jument,
Dont il contait mainte prouesse :
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu’on le dût mettre à l’Histoire.
Il eût cru s’abaisser servant un médecin.
Etant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son père l’âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu’à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu’on le dit bon à quelque chose.
Sur un forum internet de généalogie, un certain Bertrand écrit : « Si
on fait de la généalogie pour trouver des ancêtres nobles, c’est qu’on
est un âne ».
Merci Jean, merci Bertrand : voilà les précieux ridicules renvoyés à
leurs quartiers, pendus à la lanterne. Bonne affaire.
Il est amusant et significatif que, si les Européens se cherchent
souvent quelque noble ascendance, notamment car les recherches sont
alors grandement facilitées, puisque déjà faites, au pays des
marsupiaux en revanche, antipode à maints points de vue, le must est de
se trouver un aïeul bagnard : les colonies pénitenciaires ayant été
fondatrices de l’Australie, s’attribuer un de leurs primo-locataires
est le top !
Si commencer la généalogie fut une volonté, la poursuivre fut et
demeure un plaisir. C’est un voyage sous la Lune pleine, dans un jardin
d’arbres lumineux où l’ombre vient le plus souvent de notre propre
présence. Notre progression dans la connaissance y fait doucement
découvrir des plages de passés
vécus où j’avance à tâtons, avec pour guide des traces parfois nettes,
souvent en cours d’effacement, traces de traces.
Plaisir d’enfant de grimper dans l’arbre, pleine aventure.
Représentation fausse, pourtant, car en généalogie ce sont les racines
qu’on escalade, et pourtant je n’ai jamais vu de tableaux
récapitulatifs configurés sur cette réalité : on représente toujours
nos aïeux dans les branches, nous comme tronc. Il conviendra d’orienter
ces arbres de façon inverse, pour les rendre justes et parfaits.
Comme ce sablier (montrer le sablier de Münich) qui depuis la
profondeur lance au zénith ses grains innombrables, ses branches au
futur de racines, aériennes l’espace d’une vie. Entre le « d’où
venons-nous » et le « où allons-nous », le petit grain de notre vie
passe l’étroit goulet du « qui sommes-nous », brève durée qui seule
donne sens au sablier de l’humanité.
Depuis que je suis tout petit, je vous l’ai esquissé tantôt, je vois
dans l’arbre une double image, une double appartenance : des racines
sous terre, germes de l’être, et du feuillage en l’air, domaine du
paraître, régulièrement caduque. La forme de chaque, miroir de l’autre.
Mais voir ainsi est trop court encore, car l’arbre est de TROIS mondes
: au ras du sol, sa surface de réparation est le présent, ce lieu par
lequel il est, présent qui sans cesse se déplace, infiniment plus
sensiblement que le passé et l’avenir.
Il reste que l’arbre généalogique ne ressemble guère à un arbre.
J’aurais aimé lui donner la forme d’une de ces boules végétales roulant
dans le désert, toujours en mouvement, toujours en voyage. Vision, et
illusion, de liberté. Vision fausse, hélas, car pour être juste,
l’apparence de notre arbre épouserait plutôt… celle d’une feuille. Par
exemple une feuille de peuplier. J’aime le peuplier : un bois tendre,
facile à travailler. Lorsque nous remontons les générations, à deux ou
trois siècles déjà, nous trouvons de ci de là un même couple, dont nous
tenons de plusieurs côtés. Et plus nous remontons haut, plus nos aïeux
« s’écrasent », se réduisent en nombre et en variété, jusqu’à se
répéter de plus en plus régulièrement. Cela s’appelle « l’implexe ». La
forme de notre arbre se met alors à ressembler à cette feuille d’arbre
qui, suivie de la pointe à la tige, se ramasse en une feuille de
peuplier.
Ainsi s’efface l’aberration qu’à l’époque de Charlemagne nous aurions un million de milliards de parents, alors que la Terre n’en a pas porté le dix millième au total.
————–
Plaisir d’enfant fouillant dans les boîtes à chaussures vides de leur fonction première, si pleines pourtant. Des photos de nos parents bébés, de nos grands-parents jeunes comme jamais, et d’arrières-grands-oncles avec lesquels nous nous trouvons plus de ressemblances physiques qu’avec nos père et mère. Des lettres de guerres et de vacances, des lettres d’amour aussi, rares par l’excès de pudeur qui les fit souvent détruire, et qui sont pourtant les traces les plus douces à parcourir.
Remettant de l’ordre dans le chaos des vieilles boîtes en fer pleines
d’images d’inconnus, où nos parents deviennent tellement étrangers par
rapport à ce que nous avons connus d’eux, ces photos nous font
ressentir parfois… pourquoi ils nous sont si étrangers : car ces
moments où ils s’amusent, où ils font la fête, comme nous, sont si
semblables à nos souvenirs personnels, que c’en est parfois
insupportable. Nous aurions voulu les connaître tels qu’alors, et non
en tant que parents, responsables et autoritaires. Insupportable
impression, car je laisserai la même image à mes enfants. Je ne peux
pas faire le gugusse en permanence, il faut aussi éduquer, durement
parfois. Puis je m’apaise en sachant qu’ils comprendront, puisqu’un
jour ils sentiront, eux aussi, s’ils ont le bonheur de vieillir. Faire
confiance est le secret. Car si la généalogie est aussi une manière de
transmettre, et que sa raison d’être réside dans le fait que pour que
quelqu’un reçoive il faut que quelqu’un ait donné, il faut avant tout
être confiant envers l’avenir. Comme d’autres l’ont été à notre égard.
Au commencement, j’ai reçu deux amorces d’études généalogiques, l’une
d’un grand-oncle de ma mère, l’autre du père de mon père. Le premier
n’avait pas de petits-enfants, l’autre en avait quatre. J’ai voulu
joindre sur le papier ce que la vie avait déjà réuni. Puis chercher
davantage. Il a fallu corriger des erreurs. Et j’en fis également, sans
aucun doute.
Si j’eus la chance et la facilité de bénéficier de ces amorces,
recevoir cette généalogie toute faite, directement développée, m’aurait
moins intéressé que ce que je peux éprouver en cherchant moi-même.
Autant il est passionnant de chercher, autant les passions d’autrui
peuvent se révéler barbantes, et d’autant dérisoires qu’elles sont
personnelles. C’est ce que je vous inflige ce midi. En essayant de vous
dire, mes FF, que votre histoire est la mienne, puisque le miroir nous
unit plus qu’il nous sépare.
Très vite j’y découvris, non loin de moi, ici un enfant mort-né, là un
adolescent décédé. Drames enfouis, soudain entrevus. Qu’aurait été la
vie avec eux en plus ? La même sans doute. Qu’aurait été la vie sans
moi ? La même sans doute.
Les questions existentielles ont souvent des réponses inacceptables de
simplicité, et ce fardeau sera d’autant obstacle à notre libre envol
que nous en observerons difficilement la légèreté.
Que nous apprend la généalogie ? De l’histoire, de la géographie, de la
sociologie, de l’humain.
De l’histoire : de la petite et de la grande, celles de nos régions, et
celles d’où viennent nos prédécesseurs. Qu’ils l’aient influencée ou
s’y soient fait broyer. Les guerres de Louis XIV et de Napoléon,
l’enrôlement et les conscrits, les enfants trouvés ou abandonnés eux
aussi destinés à servir de chair à canon ou à manufacture. Les exilés
de misère vers le Mississippi ou le Wisconsin, qui
jamais ne reverront notre continent. Les mercenaires de tous les coins
d’Europe, trouvant en nos contrées une femme avec qui VIVRE valait
toutes les distances parcourues.
En effet, si les guerres ou les épidémies font bouger l’homme, il
m’apparaît que, ce qui implante le plus souvent l’être, c’est l’amour.
Nos parents arrêtèrent leur marche où ils trouvèrent l’amour. Même s’il
restait la guerre. Même si restaient les maladies. Mais il est vrai que
bouger était plus ardu hier qu’aujourd’hui, et l’illusion d’herbe plus
verte chez le voisin moins répandue par les médias. Si l’histoire nous
fait réfléchir au présent, les leçons que nous en tirons sont polluées
par une vision issue du moment que nous vivons.
Mais reste que découvrir un receveur de charbonnages assassiné, un
hérétique pendu devant sa maison, une sorcière brûlée à son piquet, un
décapité Grand’Place à Binche et un autre à Bruxelles, sont des rappels
quant à l’heureuse époque où nous vivons en nos contrées, et invite à
la vigilance quant aux moyens à mettre en oeuvre pour entretenir ce
bonheur.
Porter le regard sur la valeur financière des choses à différentes
époques en consultant des actes notariés et des minutes de procès,
remet les pendules à l’heure humaine : à retrouver l’extraordinaire
goût du pain, comme à voir qu’à côté de certains qui possédaient quatre
chevaux et de la vaisselle d’argent, d’autres s’attachaient avant tout
à éduquer leurs enfants (j’ai vu d’extraordinaires signatures d’enfants
« de rien », voisinant des croix comme traces de nantis), bref à voir
qu’avec très peu de biens (au pluriel) beaucoup surent en multiplier le
singulier.
Parfois aussi, on trouve dans les textes, au-delà de la condamnation de
tel ou tel individu, des motifs moins nobles qu’on espérait : penchant
pour l’alcool, pour les femmes faciles, pour l’argent sale,… Avoir un
regard critique sur les siens nous met inévitablement devant le miroir,
nous rend critiques vis-à-vis de nous-même tout en modérant notre
premier jugement simpliste vis-à-vis d’autrui, fut-il « de notre sang
». Expression ridicule puisque nous sommes tous « du même sang ».
Il faut se hâter, parce qu’avec l’engouement croissant que suscite
cette discipline, cumulé au nombre de préretraités que les progrès de
la médecine rendent toujours plus longtemps présents, on peut se
demander combien de temps il y aura encore quelque chose à découvrir.
Avec la mise en réseau informatique, avant dix ans il suffira d’écrire
votre nom et celui de vos parents sur un site ad hoc pour avoir votre
pedigree sur quinze générations en dix secondes. Ce sera tout-à-fait
inintéressant. Car le plaisir, c’est ici encore la quête, la recherche,
parfois lente et difficile, avec ses incertitudes et les méditations
qu’elle suscite.
Heureusement, il y a les apprentis, dont je suis, qui font des erreurs
et forcent à tout contrôler. Heureusement, il y a les cons, de cette
sorte que je refuse d’être, qui gardent tout pour eux, pour lesquels
donner de l’information signifierait la perdre. Et certains de ces cons
évoluent en crapules : ils monnayent ce qui ne peut être qu’un plaisir,
souvent proportionnel au temps qu’on y a passé. Et certains s’y
laissent prendre, s’imaginant leur temps compté. Mais par qui donc? Qui
peut compter le temps du plaisir, si ce n’est du bonheur ?
Et de toute façon, la recherche est infinie, tant elle est vaste.
Sauf peut-être avec ces foutus réseaux, ces tue-plaisirs. Il faut avoir
caressé le sceau de Philippe le Bel sur chirographe original, ou
patiemment décrypté le testament d’un homme partageant son humble
vaisselle entre ses enfants, pour sentir la différence entre clic de
souris et déclic de l’esprit. Et que dire du bonheur de transmettre
quelques astuces pour lire des abréviations usuelles au 17ème siècle, à
un chercheur octogénaire qui débarque chez vous tout allumé, pour en
repartir tout illuminé ?
Il faut se hâter parce que… Qu’est-ce-qui va encore nous tomber sur la
tronche ? En mai ’40, nonante pour cent des archives de Mons brûlèrent.
Comme en ’14 à Visé, à Louvain, à Cambrai. Mais si bien des textes ont
disparu, il en reste souvent des inventaires, parfois même des copies
intégrales. Grâce à quelques transmetteurs. Merci à eux. Nous ferons de
même pour les suivants. Car ça aussi, mes FF, c’est transmettre la vie.
Les cendres ne sont pas à transmettre. Seul l’esprit.
Après cette longue digression sur l’histoire, témoignons que la
généalogie ouvre aussi à la géographie. Géographie parcourue à vélo
avec mon épouse et mes enfants, prétexte à découvrir nos belles
contrées par les sites où vécurent des ancêtres toujours nouveaux. Le
site de l’assassinat de t’Serclaes où déjà adolescent je voulais aller
me promener, les moulins à forges de Thuin et leurs occupants actuels
avides de connaître les anciens locataires, le moulin à blé de Dourbes
dont la meule toujours en place broya un aïeul de mon épouse, la
chartreuse d’Hérinnes où un des miens paya de sa vie d’avoir mené la «
guerre des paysans » du lieu, la Boerenkrijg, contre l’envahisseur
français, et tant d’autres lieux, qui tout à coup prennent une
dimension particulière, si nombreux que je ne sais plus aujourd’hui
regarder la moindre pierre, la moindre chapelle, ou le moindre puits,
avec indifférence.
Les cimetières, aussi. Pourtant, il n’y a pas grand-chose, au
cimetière. Un tertre ou une pierre, pour buter sur deux dates où une
vie se borne. Born to be alive, dit la chanson. Et pourtant.
Rassurez-vous, comme la plupart d’entre nous envisage plutôt
l’incinération qu’une éternité de petits vers, je ne vous saoulerai pas
avec la symbolique funéraire, aussi riche soit-elle. Non. Je vous
dirai… une réalité qui s’est ancrée si profondément en moi que l’autre
pointe de la compassion grave si loin l’horizon que le cercle d’amour
en a perdu toute limite. Poids de l’amour sur la mort. L’histoire est
brève, aussi brève que l’instant qui la fit. A Besonrieux, près d’où
les bateaux prennent l’ascenseur quand il fonctionne, depuis un quart
de siècle le père de ma mère attendait son épouse dans le trou où je
l’avais vu descendre pour mes neuf ans. Mais le cercueil neuf descendit
au-
delà de tout calcul, plus loin que notre jugement. Soudain l’épouse
pénétra son époux de son poids de chair et de planches, et l’époux
l’enveloppa d’une poussière fine, si fine qu’elle monta en nos
inspirations de vivants. Une longue inspiration, un long moment, comme
interdit. Non, il n’y a pas grand-chose dans les cimetières. La vie est
sur la terre, je le savais, et je le sais toujours.
Je suis retourné il y a peu, sur leur tombe commune. Ce tertre de
pleine terre ne comporte aucune date. Deux noms, sur une planche en
bois vermoulue, que deux lierres agrippent, indissociables. La terre
est invisible, tant les rameaux sont innombrables.
————————-
Que nous apprend la généalogie ?
De la sociologie. S’intéresser aux migrations humaines : pourquoi et
comment ceux de France vinrent en Belgique, comment la Révolution
Française mis sur la paille des censiers enghiennois au point d’envoyer
leurs enfants au fond des mines du Hainaut, d’où ils ressortirent pour
être blanchisseurs ou pharmaciens. Suivre au fil des siècles
l’évolution des mentalités, des superstitions, des convictions
religieuses, de la vie familiale.
Mais surtout, élément insoupçonné au départ, tellement d’humain. La
rencontre de cousins plus ou moins lointains et le partage d’histoires
qui reconstituent des réalités dans un état d’esprit plus vrai, donnent
un regard nouveau sur ce que nous pensions savoir, et modifie
durablement le regard global, je veux dire : le regard sur la vie.
Passé, présent et avenir mêlés.
D’autant que la fameuse « règle des cent ans » oblige à chercher en ce
monde, pour trouver ce qui est récent ! Vie privée oblige, seule la
permission, et le témoignage, des vivants permettent d’en savoir sur le
siècle qui nous précède.
Le père de mon père jouait aux échecs avec un pasteur protestant
Ecossais, lointain cousin par alliance. Je ne sais qui gagnait, la mort
ayant eu raison des deux depuis belle lurette. Cette histoire d’échecs,
je l’appris d’une très vieille tante à la mode de Bretagne, au regard
pétillant, matriarche d’une smala de protestants hyper-actifs dans la
région du Centre. Lui ayant rendu visite en quête de cousinage et
d’informations à ce propos, ma luthérienne sortit une de ces fameuses
ex-boîtes à chaussures, gorgée comme souvent de clichés anciens. L’un
d’eux, annoté au dos, était celui de nos aïeux communs, vers 1890, mari
et femme au terrible faciès, reflet d’une vie des plus difficiles.
Comme lors de presque toutes les autres rencontres généalogiques, le
courant passa, comme si nous nous étions quittés la semaine dernière et
rapportions quelques nouvelles d’événements familiaux récents. Nous ne
nous étions jamais vus. Au moment de partir, la dame me donna une boîte
en fer blanc ayant contenu des biscuits écossais, remplie de ces
galettes caractéristiques du nouvel-an en Wallonie, qu’elle venait
d’avoir confectionnées.
Il y a une chose que je ne lui ai pas dite. Les personnages de
l’antique photo étaient nés dans la région de Charleroi. En 1866, une
épidémie de choléra remonta la Sambre, et après avoir tué une aïeule de
mon épouse près de Châtelet, alla frapper à Monceau un frère, le père
et la mère de l’homme des photos, sous un même toit en moins de 24
heures. Un exorcisme fut pratiqué par le curé local, chose fréquente à
l’époque, et devant l’insuccès de la manoeuvre on passa en face, au
temple protestant, puis on déménagea, tout en restant affilié au
temple. Le choléra était à l’origine du protestantisme de mes cousins
et cousines Dorka, Rachel, Zoé, Judith, j’en passe. Son époux pasteur
avait laissé dans les mémoires une empreinte tellement heureuse, que
mon silence était la seule attitude possible. Quand on est déjà
libertin et autant dire athée, le minimum est de modérer son irréligion
et sa stupidité !
Au tout début de mes recherches, je me rendis au Bois-du-Luc, à
Houdeng, et fut reçu par l’abbé Pourbaix, décédé depuis. Celui-ci me
laissa devant les archives de la société minière qui avait été fondée
par nos ancêtres communs, en 1685. Cherchant quelques noms dans le
fichier des travailleurs, je fus soudain accroché par un patronyme
rare, identique à celui d’une dame rencontrée la semaine précédente
dans un resto d’étudiants proche des Archives de Mons. Contact pris,
c’était son grand-père, venu d’ex-Tchécoslovaquie. Le carton jauni
mentionnait un lieu, et une date, de naissance. Irremplaçable document,
pour cette personne, qui aurait cherché longtemps, sans le hasard d’une
rencontre.
Découvertes de lieux, aussi, où j’embarque de temps à autre mon père,
comme aux Estinnes où il prit un plaisir enfantin à traverser en
voiture le gué sur la petite rivière, lui rappelant un autre passage
sur l’île de Wright, il y a plus de 50 ans. Ou ce cousin que j’envoyai
photographier des stèles funéraires dans la superbe église fortifiée de
Saint-Vaast, et qui fit pour ce faire déplacer par le curé chaises et
tapis recouvrant tout le sol. Je fis faire de même à celui d’Arquennes,
pour photographier la tombe d’un maître de carrières, que je libérai
même (provisoirement) du confessionnal qui lui mangeait la figure, et
l’avait à moitié préservée de l’usure cinq siècles durant !
La pierre… Oui, bien sûr il y a la pierre, cette fameuse pierre bleue à
crinoïdes qui traverse nos régions depuis Ath jusqu’à la Meuse, cette
pierre dont j’appris à lire l’histoire, le sens et les usages. Cette
pierre, le maître d’Arquennes précédemment évoqué en dressa près du
Sablon une colonne, sur le terrain de l’Hôtel de Culembourg tout juste
rasé par le Duc d’Albe, en représailles au serment de protestants qui
s’y était presté. Son boulot de collabo lui assura gloire et renommée,
puis comme tant d’autres il mourut de la peste. Triste souvenir de
l’oppression espagnole, la colonne fut émiettée, et il n’en est resté
que quelques gravas au fond de quelques poches, comme du mur de Berlin
voici vingt ans. Rien ne fut plus jamais reconstruit sur le site,
jardin entre le Hilton et le Sablon, où on peut aujourd’hui se
promener, lisant des phrases de Marguerite Yourcenar gravées dans de…
la pierre grise.
Mes aïeux patronymiques étaient menuisiers-charpentiers, pendant au
moins trois siècles, jusqu’au 20ème. Deux maisons leur furent données
par le Comte de Seneffe pour services rendus lors de la construction du
château, où muni de patins je vais régulièrement traîner les pieds dans
un état second.
Charles de Lorraine se fit prêter par le Comte de Seneffe, son frère en
franc-maçonnerie, un de mes charpentiers pour construire son orangerie
au palais de Mariemont. Arrangé comme je suis, j’ai récemment déterré,
dans les ruines interdites et bientôt définitivement anéanties de
ladite orangerie, une poutre, qui traitée avec l’amour pour le bois que
je dois aux miens, trône désormais au centre de mon habitation. Mais ne
vous inquiétez pas pour moi, je pourrais jeter cette buche au feu sans
remords, hors celui de polluer l’atmosphère des couches de vernis
posées. Je vous parle de plaisir, pas de boulets. Avoir des ancres
n’empêche pas de franchir les mers, que je sache !
Je vous ai dit menuisiers-charpentiers, mais les documents disent «
maîtres menuisiers-charpentiers ». Mon grand-père me parla de
compagnonnage, de tour de France ; comme lui, jamais je ne trouverai
rien à ce propos, bien entendu. Entre légende et tradition familiale,
la recherche de vérités est lente, difficile, passionnante. Il tenait
aussi d’un cousin fait baron par Albert Ier pour ses moteurs d’avion en
’14-’18, qu’un lointain aïeul aurait été pendu pour avoir battu
monnaie. L’anecdote m’a toujours plu…
Mais, quelle vanité que cette stricte recherche patronymique, stupidité
de l’arbitraire qui nous fait porter ce nom plutôt que tous les
milliers d’autres patronymes de nos parents, et qui amène certains
pauvres d’esprit à n’investiguer que cette étroite branche patronymique
! D’autant qu’avec le peu de fiabilité de la paternité… En fait, la
seule vraie généalogie fiable (les Juifs ne s’y sont pas trompés) est
celle de la mère de la mère de la mère. Généalogie difficile, puisqu’à
chaque génération elle change de matronyme, et que depuis des siècles
on accorde chez nous peu d’attention à la description des origines
maternelles. Oui, mes FF, si nous sommes tous des enfants de la veuve,
de la veuve seule nous pouvons être sûrs d’être les enfants.
Des vies particulières, il y en eut tellement, comme ce conscrit dont
je porte le nom, lieutenant de l’infanterie napoléonienne, vétéran de
l’horrible guerre d’Espagne, blessé pour la quatrième fois à Ligny deux
jours avant Waterloo, et qui reçut la médaille de Sainte-Hélène,
appelée par dérision la « médaille en chocolat ».
Il y eut tant et tant de vies particulières pour arriver à nous, tous
ces hommes et toutes ces femmes dont la majorité ne laissa pas de
traces individuelles, mais dont le défaut d’un seul aurait garanti
notre absence. Et ça, c’est une dimension majeure : un seul être
manquerait, tout serait dépeuplé ! Tout au moins pour notre petite
personne…
Et puis il y a tous ceux que nous ne connaîtrons jamais, tous ces
parents d’enfants trouvés et tous ces pères inconnus d’enfants dits «
naturels » (naturels… comme s’ils n’y avaient qu’eux à l’être). Le
patronyme de mon épouse est celui d’une femme de chambre qui abandonna
dans le Paris de la Révolution un garçon qu’elle retrouvera plus tard
je ne sais comment, puisqu’elle assistera au mariage de ses enfants,
300 kilomètres plus au Nord. Nous avons visité la salle de l’hospice où
l’enfant fut nourri, ses premiers mois, parmi tant d’autres. Des
cloches sonnèrent, rappelant celles d’autant, lorsque mourut Bonaparte
au couronnement de Napoléon.
Parmi mes ancêtres directs, un enfant trouvé à Mons se vit nommer «
Victor Courbotte ». Un nom inventé, descriptif. Il avait 8 ans à
l’abandon, sous régime français, et sa mère le dit né à Tourcoing. Dix
ans plus tard, une femme se disant sa génitrice, munie d’un passeport
de Bruxelles, vint aux nouvelles ; devant l’inconsistance des preuves,
elle fut remballée. Et me voilà sans nouvelles, comme elle. Que de
douleurs se cachent derrière ces papiers administratifs. Victor
victorieux face à la mort, avec ses courtes bottes laissées par sa
mère. Sans lui, je ne serais là, à vous seriner mes fadaises.
Une question : quel est le regard d’un véritable orphelin, sur la
généalogie ? Ma première belle-mère était seule rescapée d’une famille
décimée à Lublin-Maïdanek ; parler famille lui était impossible, on
n’en tirait que sanglots ; trop de douleurs.
Que pensent de la généalogie nos frères africains ? Sans grandes
recherches, ils savent certainement citer les noms de leurs arrières
grands-parents, et peut-être même ceux des parents de ces derniers.
Nous pas, généralement.
Généalogie, jeu de blancs ? Si ceux-ci ont une certaine facilité à
connaître leurs ascendants par les documents subsistants, la sécheresse
de l’information révèle leur faiblesse. Et que dire de l’absence totale
d’écrits, chose courante sur la planète bleue ? Je présume que dans les
sociétés où la transmission orale s’est maintenue, le questionnement
par rapport à l’identité doit être moins perturbé, mais ce n’est
peut-être pas l’essentiel, car si c’est pour arriver à des identités
meurtrières, cela ne valait guère la peine de les cultiver. Et les
Européens n’ont bien sûr rien à envier au reste du monde en matière
d’identités meurtrières !
Peu de « noirs », ni de « jaunes », aux Archives du Royaume, c’est
évident. Parfois un métis, assis entre deux chaises.
Lorsque je vois un de ces rares chercheurs maures (comme disent les
manuscrits), dont j’imagine que pour un des deux parents la
connaissance des aïeux s’arrête à la stricte mémoire, je m’interroge
sur son état d’esprit. Lorsqu’il aura plus ou moins rempli sa bouteille
à moitié, comment la qualifiera-t-il ? (…) Mais pauvre d’esprit que je
suis… Une bouteille à moitié vide ne l’est jamais. L’air n’est pas
vide, comme le silence n’est pas absence !
Du reste, moi-même, malgré un fort taux de remplissage des branches,
comment puis-je définir le goût réel de ce travail à jamais inachevé,
aux lacunes nombreuses, aux silences infinis. Jamais je ne saurai tout,
et c’est clairement là l’intérêt principal, non de ne pas tout savoir,
mais de savoir que tout ne peut se savoir. Qu’au-delà du souffle égorgé
de nos aïeux, seule une petite partie de la parole sera retrouvée. Le
temps ayant chassé les feuilles de l’arbre, il est passionnant de les y
remettre en étudiant les métiers, les choix et les non-choix de
domiciles, les baux et les testaments, les contrats et les avis de
toutes sortes. Mais il apparaît bien vite que ce travail de recréation
est à la fois erroné et impossible. Erroné car il se fait au contexte
de notre propre vécu et de nos propres choix de recherches. Impossible
car la connaissance est parfois enfouie définitivement, sans plus aucun
document pour en témoigner. A jamais indicible, innommable. Parole fort
heureusement perdue. A nous de la redécouvrir… dans notre propre vie !
A nous de retraverser la vie comme si personne ne l’avait jamais fait,
en profitant parfois de l’acquis, mais sans trop de science, afin
d’avoir aussi le bonheur d’effectuer de fructueuses conneries.
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