La Voix #3291017

La symbolique de la voix

Auteur:

G∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

En préambule, deux remarques :

  • récent semi retraité de la dentisterie, j’ai dû, tout au long de ma carrière, pour des restaurations prothétiques étendues, prendre grand soin de ne pas altérer la phonation de mes patients.

Autant la technique nous permettait de jouer des formes et des couleurs, autant il est délicat de jouer des sons.

  • ayant à plusieurs reprises fait de la radio ou de la télévision, j’ai toujours été fort surpris d’entendre ma voix « extérieure » bien différente de celle que je perçois moi-même. A se demander qui parle ?

La Franc maçonnerie étant de tradition orale, peut être pour nous rappeler que l’écriture n’est apparue que bien après la parole,  je m’interroge ce midi sur ce que véhicule vraiment la suite de phonèmes que je vais vous infliger.

La voix sera donc notre moyen de communication, passant volontairement sous silence le simple mécanisme physiologique qui lui donne naissance.

Deux types d’approches :

La voix parlée de la conversation normale où le langage verbal est le plus important, en apparence pour transmettre l’information et nourrir le dialogue.

La voix travaillée de l’acteur ou de l’orateur où l’implication se porte davantage sur le jeu des intonations pour appuyer le message, volontiers redoublée par la gestualité et amplifiée par la mise en scène.

Arme de séduction, et de pouvoir, elle peut susciter, comme la musique, l’amour ou la haine par une emprise immédiate.

Ce charisme qui fait les poètes aussi bien que les dictateurs, mène à des situations extrêmes, de la passion amoureuse à l’embrigadement militaire, ou à la subtilité du théâtre No. Commençons par le nouveau né dont le lien primitif avec la mère, va être progressivement modelé par les environnements successifs auxquels il est confronté.

La singularité finale de la voix de chacun résultant d’identifications positives ou négatives rencontrés lors de la socialisation.

Le souffle et l’Esprit

Comme souvent , il nous faut replonger dans la mythologie qui, grâce à son savoir ancestral, illustre le mieux les symboliques variées de la voix, qu’elle soit parlée ou chantée.

Dans toutes les cosmogonies, à commencer par les plus anciennes qui sont indoues ou védiques, l’origine du monde sort de la bouche des dieux.

Rappelons-nous du prologue de l’évangile de Jean et du mot « pneuma » en grec qui signifie à la fois souffle et esprit.

La voix est créatrice et associée aux rites des magiciens ou du chantre colporte les légendes. Ainsi, quelles que soient les civilisations le chant raconte cette dépendance des créatures au divin et permet son adoration ou son imploration, souvent associé à la danse dans une transmission au travers des vecteurs corporels.

Toutes les civilisations dites primitives gardent cette fonction du corps instrument de passage de la nature à la culture. Le langage utilisé, alors intimement lié aux jeux vocaux, est avant tout celui de la poésie et de la métaphore.

L’intonation, spontanée ou recherchée, fait vivre le texte. Cette diversité permettant tous les jeux relationnels, y compris la manipulation.

Ambivalence de la voix

Mais le mythe ne s’arrête pas aux origines, sa diversité illustre d’autres propriétés de la voix. Son ambivalence entre le danger du chant des Sirènes ou le pouvoir apaisant d’Orphée. Les Muses chantent et sont filles de Zeus et de Mnémosyne, la mémoire. L’inspiration est synthèse entre le divin et la mémoire. La voix sera prolongée par la musique.

Certains dieux inventent des instruments :

Athéna la flûte, Hermès la lyre, mais c’est Apollon qui est le musicien. Musique et chant exprimant les forces du bien et du mal ; les malheurs d’Echo ou le vacarme de Pan illustrant le devoir de passer de l’anarchie du monde sonore brut à sa transformation en un langage musical qui unit la collectivité.

Aristote situe la naissance de la tragédie dans les chants des dithyrambes festifs de Dionysos ; Eschyle la naissance du théâtre dans la mise en scène des chants choraux.

Le chant

L’influence de la Grèce ne s’arrête pas là. A côté de son apport des mythes et de son utilisation culturelle du chant, elle donne naissance à la pensée musicale.

La musique devient objet d’étude grâce aux mathématiques et elle entre dans l’éducation du corps et de l’âme de l’homme cultivé. Elle symbolise une fonction morale et politique, la maîtrise de soi grâce à l’harmonie.

Soufflons un peu ! C’est le cas de le dire !

Levant le nez de mes ouvrages savants, me vient à l’esprit le souvenir de la gêne et du malaise d’une voix de canard générée par une banale maladie hivernale qui me rend tout gauche dans la conversation. Cette aphonie temporaire perturbe brutalement mon souci de bien m’exprimer en société, je ne parle même pas du téléphone ! Plus moyen de jouer d’effets vocaux et de séduction sonore ; ma voix me trahit ! J’ai le souffle court !

Simples expressions imagées qui montrent quelle atteinte à ma petite personne apportée par une simple extinction ! Bien oui, je suis éteint et ne peux plus essayer de briller comme on aime à le faire…

Reprenons notre souffle pour traverser le Moyen Age !

Qu’il s’agisse des mantras indous, des cantillations hébraïques, de la psalmodie coranique ou plus tard de la codification rigoureuse du chant grégorien chrétien, le chant est alors tourné vers la dimension spirituelle, idéalisée de la musique vouée à la célébration divine, à l’extase et à la communion, à la soumission à l’ordre divin intemporel. Il supplante la musique païenne des fêtes.

Le musicien doit être un sage comme le peintre chinois devait être un lettré. La sacralité du chant semble rapprocher du secret de l’âme et du divin, elle témoigne de leur origine commune. Symbole d’ordre, la musique est essentiellement représentée ensuite jusqu’à la fin du Moyen Age par le plain-chant religieux.

Les chœurs sont d’ailleurs initialement interdits aux femmes, autre symbole défensifs contre les dérives toujours redoutées du pouvoir de saisissement par la musique. Surement une sage précaution quand on assiste aux transes des prêtresses vaudous qu’on n’ose imaginer au sein d’une grand messe dans notre cathédrale !

Le poids des traditions en Orient et dans les continents dits primitifs a maintenu jusqu’à nos jours une pratique inchangée des rituels de chant et de danse.

Par contre, à partir de la Renaissance en occident, la musique s’est émancipée de son utilisation religieuse. Dorénavant profane, elle s’est mise à exprimer les passions humaines. Avec d’abord les troubadours est née la chanson à l’âge de l’amour courtois.

Les délices de la polyphonie viennent remplacer la monodie et apportent la diversification nécessaire à l’expressivité du chant.

Le madrigal s’ensuit, puis la création des Schola. Ainsi va naître le début de l’Opéra.

La voix, médiatrice des émotions, s’envole au-delà du texte.

A l’emphase théâtrale et la mise en scène spectaculaire de l’Opéra s’opposent l’intériorité et la simplicité des lieders, plus recentrés sur l’expression de l’amour.

Ces transformations historiques ne font que reprendre les mêmes dichotomies,  texte-musique, ordre-sentiment, harmonie-mélodie.

Il reste que la mélodie ou la prosodie de la voix parlée est la plus expressive et la plus spécifique de la singularité de la personnalité de l’auteur ou du chanteur.

La voix « maison de l’être »

Les philosophes ont bien repéré combien la voix est animée par l’affect, sensibles aux humeurs et cependant gardant le pouvoir de s’associer à un contrôle riche en nuances. Son rythme symbolise également un rapport au temps, y compris avec les pauses du silence et contribue à l’expression de tous les états d’âmes, depuis les tourments jusqu’à la sérénité, la colère ou le charme.

Elle est le symbole des capacités d’intégration, « la maison de l’être ». Son espace, à la fois invisible et illimité, suspendu et intrusif, va de par avec la dimension énigmatique, insaisissable, l’ineffable, de l’essence de l’être.

Les psychanalystes n’ont pu que retrouver, à partir des premières relations entre la mère et l’enfant, une succession d’étapes symboliques des pouvoirs de la communication orale.

Depuis le stade fœtal où la voix maternelle et la musique sont perceptibles, comme une empreinte, en passant par la petite enfance avec les gazouillis, le babil, les vocalises, le babytalk qui sont les premiers supports vocal et préverbal de à la relation humaine, chargés d’empathie, base de l’attachement. Puis viendront progressivement l’affirmation de soi chez l’enfant soumis à l’éducation et aux identifications et l’adulte sexué et socialement responsable.

On refait ainsi les étapes de l’histoire musicale, passant du sentiment de fusion originelle aux jeux de rôle créatifs de l’enfance, à l’ordre de la maturité.

Le chant des prêtres qui laissa la place aux jeux de la polyphonie, puis à l’individuation du chanteur ?

Celle-ci d’abord sous la forme indéterminée, androgyne du castrat, puis enfin bien différenciée des voix d’hommes et des divas féminines.

La voix continuait cependant de symboliser la différence et l’inégalité des sexes. Les compositeurs sont avant tout masculins et l’opéra qui adule la chanteuse la condamne le plus souvent à être dans des rôles de victime.

La puissance de la voix par ses dimensions esthésiques et esthétiques réside également dans son pouvoir d’ambigüité.

Les passions ne sont jamais simples, comme les mots peuvent être polysémiques et le discours à sens multiples, la douceur et le charme, trompeur et mensonger.

Dom Juan a longtemps été pris pour un simple dévoyé abuseur alors qu’il ne sert que de reflet aux différentes formes de la passion féminine.

Madame Butterfly n’est pas une vulgaire geisha abandonnée mais la quintessence sublimée du don de soi.

La voix est alors symbole de mystère, elle nous aveugle, nous rend myope.

La voix marque de notre histoire

Par delà les différentiations acquises des différents rôles, elle conserve sa symbolique d’un contenu affectif qui dépasse l’entendement et la logique. Elle est incarnation de l’humain tissée dans la fibre charnelle.

Elle a disparu en clinique sous le ton monocorde du psychotique ou de l’autiste, ceux qui précisément ont perdu tout contact relationnel. Elle s’enflamme dans l’accès maniaque ou disparait sous le mutisme mélancolique.

L’aphonie du névrotique traduit son angoisse de la castration alors que le trac traduit le stress de la scène.

La voix nous trahit, elle parle de nous en tant que sujet, nous révèle bien plus profondément que le discours.

Production du corps comme les émotions elle sait démasquer notre propre identité. D’ailleurs souvent on ne la connait pas, on la découvre sur un enregistrement comme d’ailleurs on se découvre par le travail en vidéo.

On comprend alors le décalage qu’elle peut créer dans la communication. Née du corps à corps avec la mère, déguisée dans nos rôles sociaux elle conserve toujours la marque de notre histoire, elle fait partie des fondements de notre narcissisme.

Elle est notre personne, « de per-sona », l’orifice dans le masque du théâtre antique pour laisser passer la voix de l’acteur caché. Un ami complète cette recherche en disant que « hypocritos » est le personnage caché derrière le masque.

La sincérité en art se nourrit plus de la souffrance que de l’académisme. La voix a été souvent associée à la jouissance et à l’orgasme, mais on ne commande pas les passions qui l’alimentent, qu’elle transmet.

Comme l’Opéra qui nous confronte si souvent à ces extrêmes, de la tension vibrante de vie et de la mort, il s’agit bien désormais de passer de la voiX à la voiE !

Quittant les ouvrages savants de mes maîtres d’université, je viens vous demander, pour conclure, si au travers de cette planche vous pouvez, après m’avoir sagement écouté :

« Qui suis-je ? »

J’ai dit.

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