Héraclite
Non communiqué
COMPRENDRE QUE RIEN N’EST PENSABLE SANS SON CONTRAIRE ET
QUE C’EST DANS LA TENSION DES CONTRAIRES QUE SURGIT TOUT CE QUI EST
Patenier : le passage du Styx où Charon ne traverse pas le
Styx, mais le descend, car tel est le sens du fleuve,
côtoyant les deux rivages du Paradis et des Enfers.
INTRODUCTION
Au cours des temps, H a dû endosser de nombreuses
paternités : Justin le Martyre le déclare
chrétien, Hégel affirme qu’il n’y a pas une
proposition d’H qu’il n’admettrait dans sa propre logique,
Lénine le proclame père du
matérialisme dialectique, Kirkegaard et Heidegger se nomment
élèves d’H, Nietszche affirme que le monde aura
toujours besoin d’H, d’autres soulignent la relation d’H avec Pascal,
Spinoza, Goethe, Holderlin, Novalis, Schopenhauer, Proudhon, Bergson,
Freud et les surréalistes, alors pourquoi, pas, à
son tour la franc-maçonnerie ?
Plus sérieusement, le grand nombre de ceux qui se
réclament de lui, ainsi que leur diversité de
pensée, suscite une double interrogation : H n’aurait-il
énoncé que des lieux communs ou des lapalissades
dont tous peuvent se prévaloir, ou bien a-t-il
affirmé le premier des idées fondatrices de notre
pensée occidentale ? Est-il un escroc ou un
défricheur ? a-t-il ouvert un chemin ?
A cette question, quelques phrases d’H, qui pour nous
résonnent d’un écho particulier, peuvent
rapidement lever un coin du doute et nous pousser à
poursuivre le chemin avec lui. J’en citerai trois :
1) « il ne sert à rien
d’avoir écouté les paroles d’un maître
si les leçons apprises n’apprennent pas à former
un sens avec les choses venues à la rencontre. »(fragment
47)
2) (fragment 18) « s’il
n’espère pas, il ne trouvera pas
l’inespéré, car il est inexplicable et
inaccessible ».
3) (fragment 26) « l’homme dans la nuit
s’allume pour lui-même une lumière. »
H, à première vue, semble donc nous avoir ouvert
un chemin. C’est ce que je tenterai de montrer à travers
cette planche.
Dans une première partie, j’insisterai sur la
nature ésotérique du message d’H, chemin qu’il
convient de partager et non de suivre. Ensuite, dans une seconde
partie, je développerai, en tentant de le simplifier sans
trop le trahir, le discours d’H et enfin, dans une troisième
partie, je tenterai de montrer combien le chemin d’H me semble source
de lumière pour un maçon, tout en cherchant
« à comprendre que rien n’est
pensable sans son contraire et que c’est dans la tension des contraires
que surgit ce qui est ».
Je voudrais aussi ajouter que cette planche doit beaucoup à
deux livres : Les présocratiques d’Abel
Jeannière, collection « écrivains
de toujours » chez Seuil et
Héraclite et la philosophie de Kostas Axélos,
collection « arguments » aux
éditions de minuit.
I -LE CHEMIN…
H aurait vécu à Ephèse entre 530 et
440 avant JC. De son oeuvre, on sait qu’il aurait placé son
manuscrit dans le temple d’Artemis alors en construction. Mais le
temple fut incendié par Erostrate en 356 et le livre ne nous
est pas parvenu.
Il ne nous en reste que des fragments, rapportés par les
commentateurs de l’époque, essentiellement Sextus Empiricus
et Diogène Laërce dans Vie et doctrines de
philosophes célèbres,
rédigé au IIIème siècle de
notre ère. Il est donc important de noter que de l’oeuvre
d’H, nous ne possédons que des fragments de
deuxième main. Au total, on possède 126 fragments
parmi lesquels on continue à en disqualifier et
re-authentifier quelques uns.
En effet, les spécialistes se disputent encore sur la
meilleure façon de les traduire et surtout de
découper les phrases, qui ne sont pas ponctuées.
Aristote déjà se plaignait de
l’obscurité des phrases d’H et il écrit dans sa
Rhétorique : « c’est tout un
travail de les ponctuer parce qu’il ne ressort pas clairement si tel et
tel mot se rattache à ce qui suit ou à ce qui
précède ».
Enfin, jamais H ne formule de jugement et les paroles qu’il prononce
sont clair-obscures, il dit non pas ce que tel ou tel être
est ou n’est pas, mais lie systématiquement le sens de
chaque mot à son contre sens et parle par aphorismes. Comme
le dit Kostas Axélos en une belle formule :
« Le discours d’H constate et
conteste ».
Avant d’entrer dans le fonds du discours d’H, cet aperçu de
la forme de son oeuvre est déjà riche
d’enseignements. En effet, nous voyons dès maintenant que le
chemin ouvert par H n’est pas un chemin dogmatique ou univoque.
Fragments, absence de ponctuation, libertés
d’interprétation, H ne se consomme pas mais se
mérite et sa pensée ne peut être
approchée qu’au prix d’un travail d’analyse, sur le texte
et, pour véritablement le comprendre, sur soi.
Le discours et le chemin d’H ne peuvent donc se concevoir que si l’on
taille et retaille la pierre brute des tablettes [pour Moïse
il s’agissait de tables, ici il ne s’agit que de tablettes]
déposées au centre du temple d’Artemis,
destiné d’ailleurs, dès da construction,
à être l’une des sept merveilles du monde. Oui, le
chemin ouvert par H s’adresse à chacun individuellement;
c’est d’ailleurs ce qu’il affirme dans le fragment 47 :
« il ne sert à rien d’avoir
écouté les paroles d’un maître si les
leçons apprises n’apprennent pas à former un sens
avec les choses venues à la rencontre ».
II -…OUVERT PAR HERACLITE
Dans cette partie, je tenterai d’exposer rapidement le discours d’H. Sa
pensée étant complexe et foisonnante, je n’en
évoquerai que certaines parties essentielles en essayant de
ne pas la dénaturer.
II-1 – Tout s’écoule
Même s’il n’a peut-être pas prononcé
cette phrase, H est connu pour être le philosophe du
mouvement, celui du « panta rei »,
tout s’écoule. Dans le fragment 41, il dit :
« On ne peut pas descendre deux fois dans
le même fleuve, ni toucher deux fois une substance
périssable dans le même état car
à cause de la vigueur et de la rapidité du
changement, elle se disperse et se réunit à
nouveau, ou plutôt ni à nouveau, ni
après c’est en même temps qu’elle se constitue et
qu’elle se retire, qu’elle survient et qu’elle s’en va ».
Pour H, le mouvement explique l’être et sa
multiplicité, mais qu’est ce que le mouvement ? L’exemple du
fleuve et du toucher, choisis par H dans le fragment 41, n’est pas
neutre; il veut par cet exemple nous rappeler à la sensation
concrète du courant sur notre peau lorsque nous nagions dans
le fleuve. C’est par les sens que s’impose le mouvement, non par la
spéculation intellectuelle mais avant tout par le contact
physique au monde, par l’expérience concrète.
Puis H glisse tout naturellement vers la notion de Temps constitutive
du mouvement. Du temps il dit au fragment 52 : « Le
temps est un enfant qui joue à pousser des pions :
royauté d’un enfant ». Ainsi,
selon H, la totalité de l’être est en mouvement et
ce mouvement est le temps qui apparaît comme le jeu d’un
enfant, qui détruit et construit tour à tour.
A ce stade, la vision du monde que nous offre H est une
vision pessimiste et angoissante : évolution et
dépendance du monde laissé aux mains
imprévisibles d’un enfant et où tout n’est
phénomène que dans l’instant.
Mais le monde apparaît aussi alors comme un gigantesque
espace de devenir dont le temps est la condition. Un monde stable et
immanent ne nous en laisserait pas la liberté c’est ce que
veut dire Abel Jeannière « Nous
parlons de Ce qui arrive et le langage nous empêche de voir
le Ce comme phénomène d’une mobilité,
d’une énergie, d’un temps du monde lui-même
organisé : l’acte même de produire ».
A quoi bon produire direz vous, si rien n’est stable, si
tout est incohérent et laissé entre les mains
d’un enfant ? Entrons nous déjà, dès
H, dans la philosophie de l’absurde chère aux philosophes du
XXe siècle ? Non, répond H car, nous dit-il au
fragment 89 : « pour ceux qui sont en
état de veille, il y a un seul et mêmemonde ».
Pour H, le mouvement ne conduit certes pas à un
être stable, certes le mouvement est principe de tout ce qui
est, mais tout ce qui est Un et la multiplicité reflet de
l’Unité, comme ces anamorphoses baroques et
vanités flamandes où la représentation
est différente selon la position du spectateur, selon l’oeil
qui voit.
II-2 – L’Unité et le Logos
Pour H, le mouvement doit concilier en lui-même la
multiplicité des êtres et leur unité
essentielles. Aristote dit dans sa Physique « sans
lieu, ni vide, ni temps, le mouvement est impossible »,
c’est exactement l’inverse que nous dit H, ôtez le mouvement,
ni lieu, ni vide, ni temps ne sont possibles. Alors qu’Aristote
distingue diverses espèces de mouvements, exactement autant
que de modes d’êtres, H voit dans le mouvement ce qui demeure
identique dans la diversité des êtres.
Pour H, le passage de la multiplicité vers
l’unité est le fruit du Logos. Le Logos est une notion
centrale mais complexe du discours d’H puisqu’il est d’une part ce qui
lie les phénomènes entre eux, en tant que
phénomène d’un Univers unique et, d’autre part,
ce qui lie le discours aux phénomènes. Il est
à la fois la raison de la cohérence du monde mais
aussi la condition de son appréhension par la
pensée humaine.
Au fragment 50, il dit : « A
l’écoute non de moi-même mais du Logos, il est
sage de reconnaître que tout est Un ».
Le Logos est le lien qui unit phénomènes multiples et Unité, qui structure et donne un sens à tout ce qui est. Le Logos est donc une harmonie immanente, mais c’est aussi le lien que l’on peut découvrir en liant, à notre tour et à notre niveau, à l’image du lien qui unifie le cosmos, le monde et la pensée qu’on en a. Pour celui qui est familier du Logos, le monde a un sens comme le fleuve qui coule de la source vers la mer et non de la mer vers la source.
Par le Logos, H dépasse l’absurdité de l’écoulement incohérent du monde. Le Logos explique la possibilité d’une multiplicité de points de vue, qu’on peut prendre, et, nous le verrons, que l’on doit prendre. Ainsi que l’exprime Abel Jeanniere : « Si je dis que la neige est blanche, puis qu’elle est froide, les deux jugements sont faux; ce qui est à comprendre, c’est pourquoi la neige peut être et froide et blanche et humide et glissante; il faut pénétrer jusqu’au principe, coïncider avec le mouvement créateur des choses. Ainsi, de proche en proche, on saisit une infinité de possibilités qui sont la richesse de la notion d’être ».
Pour H, le Logos manifeste la signification totale et unitaire de l’univers. L’être humain peut devenir le porte parole éclairé du logos, mais il n’est pas son fondateur, le logos le dépasse ; le Logos est ce qui rend possible la saisie d’une vérité, vérité qui n’est pas inventée ou révélée mais découverte.
H dit au fragment 2 « Aussi
faut-il suivre ce qui est commun, le logos est commun, et pourtant la
multitude vit comme si chacun avait sa propre intelligence »,
ce que Kostas Axelos interprète en ces termes :
« aucun homme n’est porteur du logos et ce
logos n’est pas la somme des logoi individuels. Nous connaissons avec
nos yeux, nos oreilles, nos narines, notre peau, […] en
dépassant le stade de l’opinion particulière nous
pouvons et nous devons atteindre le niveau de la pensée
saine et juste qui saisit le devenir pour communiquer avec le logos ».
Nous en arrivons ainsi à ce qui constitue le fondement de la
pensée d’H : une méthode pour parvenir
à découvrir le Logos et communiquer avec lui,
méthode fondée sur l’opposition des contraires.
II-3 – L’opposition des contraires
Selon H, l’opposition des contraires ou ce que les philosophes
appellent logique de la contradiction n’est pas une fin en soi mais une
méthode pour découvrir le Logos. Ainsi qu’il le
dit au fragment 10 « joignez ce qui est
complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce
qui est en harmonie et ce qui est en désaccord, de toutes
choses une et d’une toute choses. De la Totalité
naît l’unité et de l’Un, le tout »
et au fragment 8 « ce qui est taillé en
sens contraire s’assemble, de ce qui diffère naît
la plus belle harmonie » et il ajoute, au
fragment 53 « La guerre est le
père de toutes choses; de quelques uns elle a fait des
esclaves; des autres des hommes libres ».
L’analyse grammaticale de ces deux fragments est
primordiale : l’utilisation de l’impératif, tout d’abord :
« joignez » et joignez pour quoi
? pour devenir des hommes libres. L’opposition des contraires est avant
tout, chez H, une dialectique, un mode particulier
d’appréhension du monde par la pensée. De cette
dialectique, il transforme l’angoisse paralysante d’un monde soumis au
temps en un gigantesque espace de devenir et de liberté pour
l’homme.
La logique de contradiction admet que pour posséder la
vérité sur un être, il ne faut pas
hésiter à prononcer à son sujet des
jugements contradictoires. Un seul jugement ne suffit pas à
définir une réalité;
prétendre atteindre le propre ou l’essence par des jugements
statiques comme « la neige est
blanche » est une erreur. Il faut tenir
compte de la valeur dynamique des principes, ce qui
nécessite des jugements multiples, des jugements qui vont au
delà de l’expérience et qui visent la puissance
productrice de CE qui fait que la neige est blanche et qui pourrait la
faire non blanche ; et ce « Ce »
c’est la Logos.
H ne pense pas à une dualité entre
le corps et l’esprit, entre l’âme et la raison. Corps
âme et esprit, dans toute leur plénitude, sont
conduits vers la reconnaissance du vrai, du conforme à la
nature, conformément à leur nature unitaire. Ce
n’est pas entre le subjectif et l’objectif que s’établit
l’opposition d’H mais entre le particulier [le partiel] et l’universel
[le total] ; cette distinction est au centre du discours d’H et en est
le fondement.
Sextus Empiricus rapporte ces paroles d’H « les
uns trouvent le miel doux, les autres amers, Démocrite ne le
trouve ni doux ni amer et Héraclite le trouve et amer et doux »
H ne distingue point entre ce qui est théoriquement vrai et
ce qui l’est dans la pratique. La vérité n’est
dans son unité ni théorique ni pratique, elle ne
se conçoit que dans le devenir, elle est et elle sait saisir
simultanément la douceur et l’amertume de tout ce qui est. H
ne souscrit pas à la sentence du « tout
est relatif », au contraire, il affirme
que tout est Un, et naturellement se pose la question de la
transcendance.
II-4 – Un, Dieu et Justice
De Dieu, H dit au fragment 67 : « Dieu est
jour et nuit, hiver et été, surabondance et
famine, mais il prend des formes variées, il se transforme
comme le feu qui, mélangé d’aromates
reçoit des noms divers selon l’agrément de chacun. »
Chez H, le dialogue qui unit et sépare le divin et les
humains s’approfondit davantage. La divinité est une et en
elle s’harmonisent le beau et le laid, le bon et le mauvais, le juste
et l’injuste. H fonde tout devenir dans la divinité qui unit
les contraires ; l’humanité par contre est multiple : en
face de la sagesse de l’unique loi divine, elle a des opinions et des
lois ; il y a le jeu divin et les jeux humains, les humains distinguent
et le divin unit.
Le Dieu d’H n’est que ce sens du fleuve qui coule de l’amont vers l’aval, c’est l’ordre des choses, et qui s’en imprègne devient à son tour médiateur de la loi divine. Quant à la nature ou le contenu de la loi divine, H n’a pas la prétention de la définir. C’est peut-être dans sa cosmogonie, nébuleuse et qui pourrait faire l’objet d’une planche entière notamment sur les relations qu’entretiennent entre eux les différents éléments et où prédomine le feu, qu’on pourrait trouver quelques éléments de sa propre réponse. Je citerai deux fragments : fragment 43 « il faut éteindre la démesure plus qu’un incendie » et fragment 94 « Le soleil ne franchira pas ses limites; sinon les Erynnies, auxiliaires de la justice sauront bien le découvrir ».
Justice et Mesure semblent, immanentes, au centre de la loi divine, équilibrant le multiple et contraignant le devenir à l’équilibre. Reste à déterminer pour l’homme l’Unité de mesure. H suppose seulement qu’un certain niveau de conscience permet d’appréhender le plan de l’univers, identique pour tous. Il ne nous dit pas, il ne veut pas nous dire, il ne peut pas nous dire, quel est ce plan, il nous dit seulement que le plan existe : « qui n’espère pas n’atteindra pas l’inespéré, qui est au delà de toute recherche et à l’écart de toutes les routes. »(fragment 57)
III – COMPRENDRE QUE RIEN N’EST PENSABLE SANS SON
CONTRAIRE? ET QUE C’EST DANS LA TENSION DES CONTRAIRES QUE SURGIT TOUT
CE QUI EST
J’ai tenté de vous brosser rapidement une
synthèse de la pensée d’H, il reste maintenant
à voir où le chemin mène et s’il est
prudent de le suivre.
III.1 – Comprendre que rien n’est possible sans son
contraire
Qu’est ce qu’un contraire ? [Cf. Guitry : « je
suis contre les femmes, tout contre »] On
a trop souvent tendance à répondre par la seule
dualité. Le noir et le plan, le grand et le petit, l’homme
et la femme, l’être et le non-être, le corps et
l’esprit sont-ils des contraires uniquement parce qu’ils
procèdent par mode binaire ?
Non, il faut parler de contradictoire pour être et non
être, de complémentaires pour blanc et noir, de
graduations différentes pour grand et petit, de physiologie
pour homme et femme, de métaphysique pour corps et esprit. A
chaque fois, la dualité ne définit pas un
contraire, mais une différence, car les couples que j’ai
cités n’ont que cela de commun : ils sont
différents ou identiques mais situés dans des
plans différents, et cela ne suffit pour qu’ils soient des
contraires, ils n’ont aucune raison de s’opposer.
Que nous dit H à ce sujet ? On notera que jamais il ne parle de contraire dans le monde, mais toujours de multiple d’une part, et d’unité de l’autre. La dualité, en tant qu’état d’être, lui est complètement inconnue et en parfaite opposition avec le fleuve qui s’écoule. Comment la dualité pourrait-elle d’ailleurs se conserver dans un fleuve en perpétuel mouvement et devenir ? Non, H ne parle pas de dualité, mais de multiple et le multiple, selon lui, n’est qu’un phénomène particulier dans un certain état de temps, donc de devenir.
H a eu la chance de vivre avant Platon et la pensée judéo-chrétienne qui ont irrémédiablement fait, pour nous occidentaux, du nombre 2 l’essence du monde. Monde partagé entre illusions du sensible et Idées immanentes pour Platon, entre monde créé et créateur pour la pensée Judéo-chrétienne. A noter au passage, que le Logos de St Jean, qui se fait chair, est incompatible avec le monde unitaire et le Logos dont nous parle H.
En revanche, là où H exalte la
dualité, c’est dans la méthode pour revenir
à l’unité, dans la dialectique agissante de la
pensée de l’individu, une lutte pour du 2, revenir
à l’unité, pour à son tour communier
avec le Logos qui englobe le multiple dans la totalité et
l’unité.
Le contraire, chez H ne se conçoit donc que comme une
méthode de travail pour saisir la multiplicité et
l’écoulement du monde que la pensée humaine ne
peut immédiatement appréhender dans sa
totalité. Puis, de proche en proche, de
réconciliations en réconciliations, de nouveaux
plans en nouveaux plans, l’unité peu à peu se
dévoilera. L’opposition des contraires est donc pour H
nécessairement dialectique, ce qui signifie qu’elle n’existe
que dans la relation de la pensée individuelle avec le
monde. Le multiple du monde doit se résoudre au duel lorsque
la pensée lutte pour le saisir. Unité du monde et
nécessaire dualité de la pensée;
à ce stade on retrouve alors le premier membre du sujet de
la planche « Comprendre que rien n’est
pensable sans son contraire ».
III.2 – et que c’est dans la tension des contraires que
surgit tout ce qui est
C’est dans le très beau fragment 51 que cette
deuxième partie de la phrase s’exprime le mieux :
« Ils ne comprennent pas comment ce qui
lutte avec soi-même peut s’accorder – harmonies de tensions
opposées, comme celle de l’arc et de la lyre ».
L’exemple de l’arc et de la lyre n’est pas innocent : la tension
violente de l’arc guerrier et la tension mélodieuse de la
lyre musicale illustrent parfaitement l’unité des
contraires, car l’unité de la lyre et de l’arc, c’est la
corde qui vibre.
Le lien entre l’arc et la lyre, c’est la vibration, le
rythme. Le rythme de la corde est un lien, un enchaînement
qui tient unies des choses opposées. Ce que nous dit H,
c’est que le rythme de la pensée doit lier les
pensées entre elles et les relier aux choses, choses et
pensées n’étant point
séparées. H nous enjoint de bander l’arc et de
gratter la corde de la lyre, de tirer sur la corde de la cloche du
monde pour faire résonner [et surtout pas raisonner]
l’écho du Logos. Car ce rythme, pour H, c’est le Logos ; et
pour nous, mes frères, on peut dire que c’est le symbole.
Dans notre tradition, le symbole est dynamique, lui seul permet la
réconciliation et le dépassement des contraires
dans une démarche dynamique de retour à
l’unité. Le symbole réalisé c’est
cette étroite et intime fusion de moi, du monde et du Plan,
qui vibrent à l’unisson, englobés dans un rythme
unique et total.
Il y a deux moyens de sortir du 2. Soit tenter de retourner vers le 1, soit espérer en une unité restituée par le trois. H, clairement, a choisi la seconde méthode. A H qui disait qu’on ne pouvait se baigner deux fois dans le même fleuve, Confucius aurait répondu qu’on peut le faire dans un même lac. Confucius choisit de revenir vers le 1, H par la lutte, l’ambition et le tumulte du devenir prend la direction opposée, vers le 3.
Dès lors l’individu prend une place centrale,
puisque c’est en lui que le trois se réalise
« l’homme dans la nuit s’allume pour
lui-même une lumière »
dit H au fragment 26 ; l’homme devient libre dans son devenir ;
« La guerre est le père de
toutes choses ; de quelques uns elle a fait des esclaves ; des autres
des hommes libres » dit encore H. Devenir
des hommes libres c’est notre ambition à tous, c’est
l’ambition de cette quatrième colonne qui manque au centre
du temple.
Au fragment 114, H nous dit aussi : « Ceux
qui parlent avec intelligence doivent s’appuyer sur l’intelligence
commune à tous, comme une cité sur la loi. Car
toutes les lois humaines sont nourries par une seule loi divine, qui
domine tout, suffit en tout et surpasse tout ».
Ainsi, pour H, la liberté et le devenir de l’homme sage ne
se conçoivent pas sans la loi divine, pour nous non plus mes
frères, car nous ne faisons que suivre les voies qui nous
sont tracées.
L’homme libre qui a voulu s’affranchir de la loi divine,
c’est Prométhée, voleur de ce feu qui dans la
cosmogonie d’H régit l’équilibre et la
régénération perpétuels du
monde. Dans le Prométhée
enchaîné d’Eschyle,
Prométhée dit, attaché sur son rocher
[et le foie dévoré par l’Aigle – Cf. signe
pénal des compagnon] et parlant à Hercule venu le
délivrer « je suis tenu,
lié, enchaîné à ce
rythme ». Ce rythme que
Prométhée a voulu rompre, mais nulle voie ne
mène en dehors du Logos, le Logos ne s’invente pas, il se
découvre.
C’est cela aussi le chemin ouvert par H, une méthode, un
chemin vers la sagesse car, fragment 50, « le
sage ne doit pas être à l’écoute de
lui-même mais du Logos ».
III.3 – Le chemin ouvert par H : celui de la sagesse
Le chemin ouvert par H, n’est rien d’autre qu’un chemin qui
mène à la sagesse.
En premier lieu, H nous propose de retrouver notre âme
d’enfant et notre capacité d’émerveillement face
au logos, notre capacité de vibration. Quand H dit, au
fragment 2 « Aussi faut-il suivre ce qui
est commun. le logos est commun, et pourtant la multitude vit comme si
chacun avait sa propre intelligence », il
ne fait rien d’autre que définir la taille de la pierre
brute ; ce qu’il nous dit c’est que pour comprendre le monde, il faut
être en accord avec cette activité gratuite et
renoncer à tout mode de connaissance qui s’appuie sur des
calculs déterminés à la
façon du sens commun, à ce que trop d’adultes
confondent avec la raison et se référer
à la raison commune, une raison qui n’est pas la
nôtre, encore moins celle du plus grand nombre, mais celle de
tous les êtres. Cette connexion au logos suscite un
enthousiasme permettant, comme le dit Kostas Axelos,
« à l’homme qui demeure
à l’écoute du Logos d’adhérer
à la raison de l’univers ».
Cette idée permet aussi de comprendre
différemment ce fragment 52 qui dit « Le
temps est un enfant qui joue à pousser des pions :
royauté d’un enfant ». Les
moments du temps ont ainsi deux visages opposés, ils sont
royaux, impérieux et enfantins, ludiques. Si le temps est un
enfant ayant compris le jeu, la saisie du monde par le sage est celle
d’un enfant ayant compris le jeu. Si la puissance royale du temps est
celle d’un enfant, notre pouvoir sur le temps est également
celui d’un enfant. Comme le dit Abel Jeannière
« le temps est ironique parce qu’il
dépasse les humains et leurs projets et les êtres
s’attristent parce qu’ils ne sont qu’un moment du temps. Une fois que
l’étonnement est né, il faut que
l’étonnement conduise à la passion du devenir
pour que la pensée puisse naître ».
En d’autres termes, en d’autres lieux, on pourrait dire que c’est à trois ans, l’âge de l’apprenti que la pensée naît ; et nous l’avons vu la naissance de la pensée ne peut jaillir que de la tension des contraires. Lors de l’initiation, le désir de l’apprenti a illuminé les ténèbres, sous peine que son désir reste stérile, il lui faut maintenant, nous dit H, qu’il apprenne à bander, à bander la corde de l’arc et celle de la lyre pour qu’elles vibrent à l’unisson du rythme qui englobe le monde. L’accès à cette vibration doit se faire par la taille de la pierre brute et que les coups du maillet sur le ciseau trouvent le rythme de l’univers.
Puis, à mesure que l’enfant grandit, les contraires se réconcilient un par un, l’unité se dégage, plan par plan, point fixe par point fixe. [Cf. Cosmogonie Soufie – l’un des derniers cieux est celui du ciel des étoiles fixes, suivi par le ciel sans étoiles] Comme le dit Kostas Axelos « Tout le mouvement de la pensée d’H obéissant au rythme du mouvement de la totalité unit le commencement et la fin et pourrait être figuré par des cercles concentriques ou plutôt des spirales. Mais le chemin que suit le penseur ne serait pas le vrai chemin s’il ne conduisait pas au coeur de l’univers. »
Ensuite viendra peut-être le moment ou ayant
trouvé l’Unité, l’unité de mesure,
restituée par le 3, alors le sage pourra [à
l’aide de son compas] le reproduire dans le monde et y introduire, par
la mesure et la justice, ce même équilibre qui
régit le monde; car comme l’affirme H au fragment 33 :
« la loi c’est d’obéir au
vouloir de l’Un ».
Héraclite et moi avons dit.
QUELQUES FRAGMENTS FONDATEURS(Numérotation et traduction de Diels – Krantz)
fragment 2 « Aussi faut-il suivre ce qui est commun, le logos est commun, et pourtant la multitude vit comme si chacun avait sa propre intelligence. »
fragment 6 « le soleil est chaque jour nouveau » ( // Hades est le même que Dyonisos et Osiris est le même est le même que Horus).
fragment 8 « ce qui est taillé en sens contraire s’assemble, de ce qui diffère naît la plus belle harmonie. »
fragment 10 « joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord, de toutes choses une et d’une toute choses. De la Totalité naît l’unité et de l’Un, le tout. »
fragment 18 « s’il n’espère pas, il ne trouvera pas l’inespéré, car il est inexplicable et inaccessible. »
fragment 23 « s’il n’y avait pas d’injustice, on ignorerait jusqu’au nom de la justice. »
fragment 26 « l’homme dans la nuit s’allume pour lui-même une lumière. »
fragment 32 : l’un, le seul sage ne veut pas et veut être appelé du nom de Zeus.
fragment 40 : Savoir beaucoup de choses n’instruit pas l’intelligence.
fragment 41 : On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve, ni toucher deux fois une substance périssable dans le même état car à cause de la vigueur et de la rapidité du changement, elle se disperse et se réunit à nouveau, ou plutôt ni à nouveau, ni après c’est en même temps qu’elle se constitue et qu’elle se retire, qu’elle survient et qu’elle s’en va.
fragment 41 bis : Un seulement est sage, être familier de la pensée qui gouverne toutes choses à travers toutes choses.
fragment 43 : il faut éteindre la démesure plus qu’un incendie.
fragment 47 : il ne sert à rien d’avoir écouté les paroles d’un maître si les leçons apprises n’apprennent pas à former un sens avec les choses venues à la rencontre.
fragment 49 a : Nous descendons et nous ne descendons pas dans le même fleuve, nous sommes et nous ne sommes pas.
fragment 50 : A l’écoute non de moi-même mais du Logos, il est sage de reconnaître que tout est Un.
fragment 51 : Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder / harmonies de tensions opposées, comme celle de l’arc et de la lyre.
fragment 52 : Le temps est un enfant qui joue à pousser des pions : royauté d’un enfant.
fragment 53 : La guerre est le père de toutes choses ; de quelques uns elle a fait des Dieux, de quelques uns des hommes ; des uns des esclaves ; des autres des hommes libres.
fragment 57 : qui n’espère pas n’atteindra pas l’inespéré, qui est au delà de toute recherche et à l’écart de toutes les routes.
fragment 59 : le chemin droit et le contourné, c’est un seul et même chemin.
fragment 60 : le chemin vers le haut et le chemin vers le bas sont un et le même.
fragment 61 : L’eau de la mer est à la fois très pure et très impure ; pour les poissons, elle est potable, pour les hommes elle est imbuvable et nuisible.
fragment 67 : Dieu est jour et nuit, hiver et été, surabondance et famine, mais il prend des formes variées, il se transforme comme le feu qui, mélangé d’aromates reçoit des noms divers selon l’agrément de chacun.
fragment 78 : L’esprit de l’homme n’a pas de pensées, mais celui de Dieu en a.
fragment 80 : Il faut savoir que la guerre est commune, la justice discorde, que tout se fait et se détruit par discorde.
fragment 89 : pour ceux qui sont en état de veille, il y a un seul et même monde.
fragment 90 : Toutes choses s’échangent pour du feu et le feu pour toutes choses, de même que les marchandises pour l’or et l’or pour les marchandises.
fragment 91 : On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve. Toute chose mortelle se disperse et se réunit à nouveau, s’approche et s’éloigne.
fragment 94 : Le soleil ne franchira pas ses limites ; sinon les Erynnies, auxiliaires de la justice sauront bien le découvrir.
fragment 102 : Pour Dieu tout est beau et bon et juste, les hommes tiennent certaines choses pour justes et d’autres pour injustes.
fragment 103 : Dans la circonférence d’un cercle, le commencement et la fin se confondent.
fragment 114 : Ceux qui parlent avec intelligence doivent s’appuyer sur l’intelligence commune à tous, comme une cité sur la loi. Car toutes les lois humaines sont nourries par une seule loi divine, qui domine tout, suffit en tout et surpasse tout.
fragment 125 : Même un breuvage se décompose si on ne l’agite pas.