La Porte
Non communiqué
Tout acte initiatique conduit la postulante à mourir à sa vie profane pour renaître, régénérée, dans une condition supérieure. Mort fictive sans doute, mais la postulante Maçonne rédige dans le cabinet de réflexion un testament philosophique; seule, sans aide, elle doit trouver en elle sa propre aspiration. Dans cet oeuf du monde, elle régénère. Après ce séjour au cabinet de réflexion où l’impétrante a médité sur la mort, les yeux bandés, elle a frappé en profane à la Porte du Temple.
Le symbolisme de la Porte fut de tout temps présent dans la tradition des civilisations. Du torii, précédent l’entrée des temples shintoïstes au portique grec, des Portes de pierre égyptiennes, dans les mastabas, improprement appelées “fausses portes” alors qu’elles sont des portes de Vérité, au jubé des cathédrales, chacune de ces représentations est une invite à tenter un passage. Car c’est bien une incitation à changer de nature que propose le symbole. A savoir : oser franchir et passer dans une nature inconnue, oser affronter un monde invisible non exempt de dangers.
A Rome, la figure mythique de Janus appartient à cette série d’images qui font de la Porte le début d’un nouveau monde. Janus , dieu des portes, est dénommé dieu des prima ; il préside au début de l’année (januarius) . Le moment consacré à Janus est le matin : le début du jour. Parallèlement , le latin limen possède le double sens de « seuil de la porte et de commencement ».
Quiconque s’engage dans le processus initiatique de la Franc-maçonnerie est confronté au symbolisme de la Porte. Porte qui mène au-dedans ? ou qui conduit au dehors ? Désigne t-on l’intérieur ou l’extérieur ? La Porte présente l’aspect symbolique d’un passage d’un état à un autre état inconnaissable. Changement de monde et de conscience, elle est une protection du seuil , sa défense naturelle . Le seuil , est le lieu où l’on s’arrête avant de franchir la porte . Arrêter a le sens ici de « finir » c’est à dire de mourir à un état . La Porte se trouve bien située à l’Occident, lieu où le soleil finit sa course. Des éléments de la Porte, le seuil est entre tous attaché aux valeurs du dedans et du dehors . Le seuil est ora : début et fin donnés dans le même mouvement . Il est le lieu où l’on quitte les chaussures . Pendant le rite de fondation Babylonien , c’est sous le seuil même de la Porte que sont déposés les métaux précieux. Dans le Talmud de Jérusalem (Berakhots, IX) , il est dit qu’on ne doit pas franchir la porte du Temple avec une canne , des souliers , ou une bourse à la ceinture .
Il est dit :“Frapper et l’on vous ouvrira”, mais la chose est rarement si simple. Car la Porte est gardée. Et la Gardienne du seuil a seule pouvoir de décider de l’opportunité de son ouverture, Elle a, entre autres fonctions, pour mission de reconnaître la qualité de celle qui frappe. C’est ainsi que dans notre Temple la Porte ne peut être franchie qu’à la condition de justifier de sa qualité et de sa capacité à participer aux rites et aux mystères. Qualité qui ne se fonde pas sur des signes extérieurs, mais sur la véritable richesse de l’impétrante. La Gardienne du seuil , nommée Couvreuse et traditionnellement Vénérable Maîtresse descendue de charge , protège l’accès de la Porte ; et c’est la sortie de la lumière qui est en elle qui commande la non-entrée du lieu .
« Courbez-vous madame , la porte est basse ! » est-il annoncé à la postulante. La porte est d’accès difficile car « elle est basse » . La profane a vécu l’épreuve de la Terre dans le cabinet de réflexion, et en sort par cette porte. La profane peut-elle douter que l’entre-deux par lequel elle doit passer pour franchir le seuil ne soit pas ce qu’on lui dit ? Depuis son obscurité, la récipiendaire fait confiance à la parole dans la lumière . Alors elle se baisse, par acceptation que la Porte soit basse , en réalité ou symboliquement . Et pourquoi se baisser ? Non pas pour ne pas se faire mal ! Ni pour se faire petite ; mais pour faire confiance à l’autre , pour laisser place à l’autre qui guide, qui indique et qui dit. En se baissant la postulante rend sensible sa confiance sous forme d’un acte qui n’est pas obéissance mais compréhension et entendement. Elle se met en relation avec une forme du monde qui l’environne. Elle doit se baisser pour se placer avec juste mesure dans l’espace qu’elle traverse. Cet espace , c’est bien la S.°. Couvreuse qui le délimite avec son glaive . Celle-ci par son geste ne recommande t-elle pas l’humilité , changement de position qui fait passer la profane d’une attitude rigide et droite à une autre positiondans son mental . L’écoute de la parole de l’autre permet une mise en mouvement orientée. Il y a articulation et clarification de l’expérience temporelle.
Que peut-on penser lorsque , assises sur les colonnes, il nous est donné à voir l’inexactitude de la parole de la S.°.Experte ? Nous sommes dans un rite et tout ce qui est dit devient vérité apodictique ; ce qui est dit fonde la vérité absolue. Il s’agit évidemment de réalités sacrées car à ce moment c’est le sacré qui est réalité.
En effet , c’est cela aussi la Porte : l’idée de sauvegarde ou de protection d’une chose précieuse ou mystérieuse. La Maçonne a choisit d’habiter un nouveau monde . Elle a choisit avec prudence de se plier pour pénétrer dans le temple parmi les autres . Elle comprendra bientôt qu’elle a choisit aussi d’entrer dans le temple intérieur pour s’accepter dans une recherche de soi à travers des niveaux de compréhension qui lui apparaîtront de plus en plus profonds. Peut-être y découvrira t-elle quelque secret .
Cette fois , c’est la Porte du dedans qui est suggérée , l’espace intérieur. En hébreu, la Porte (bâb) outre son sens de « bouche », renvoie à l’image de l’habitation de l’homme, à son intérieur . Prendre et avaler, gestes caractéristiques de la bouche se sont-ils pas des équivalents topologiques « d’entrer » ? L’acte de « boire » le breuvage qui est présenté aux récipiendaires n’est-il pas porteur de sa propre liberté d’œuvrer pour que le moi laisse place à la relation ?
On le voie , la Porte agie par le « sortir » et par le « entrer » , par le « commencer » et par le « finir » : elle devient le lieu symbolique du « passage » ; c’est bien l’usage normal de la Porte de mettre en rapport réciproque l’espace « du clos et de l’ouvert ». La Porte à deux battants présente en Maçonnerie , est symbolisée par Forculus , divinité protectrice . Après avoir subi les autres épreuves , celles de l’Air , de l’Eau et du Feu , la Porte à deux battants viendra rassembler « l’ouvrir et le fermer ». En F M, celle que l’on est appelé à découvrir derrière la porte n’est rien d’autre que soi-même, c’est-à-dire l’être vrai, dépouillé de tout artifice social, qui est en chacune de nous. Il arrive aussi, parfois, que l’on ne sache ou ne veuille reconnaître cet être, autrement dit naître effectivement de nouveau avec lui. Pourtant l’une des plus belles significations de la Porte est peut-être l’homme lui-même. Car si l’homme est porteur de sa densité charnelle bien concrète, avec tous les aléas que cela peut comporter, il est également fait d’une abstraction nommée âme qui peut lui permettre de se transcender. En d’autres termes, de franchir en lui-même des Portes successives de réalité et de conscience.
Quoi qu’il en soit, l’homme ne peut franchir impunément un seuil s’il n’est déjà potentiellement porteur d’un être qu’il puisse construire en justesse, en vérité. Pour ce faire, il doit découvrir, sa parcelle principielle (ou divine), découvrir la clé de l’Amour, et la préserver consciemment afin de pouvoir ouvrir la dernière Porte et de la rendre en plénitude.
On se souviendra de la méditation de Hegel sur la cathédrale : « une Porte principale indique par le rétrécissement, ménagé par la perspective que l’extérieur doit se rapetisser, se rétrécir , disparaître, pour former accès vers l’intérieur…de même que l’âme lorsqu’elle rentre en elle-même, s’enfonce peu à peu dans les profondeurs de l’intériorité » (Hegel, 1945,III,91)
J’ai dit ,
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