Acacia

Auteur:

N∴ J∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Depuis qu’il a commencé le chemin qui le mène aujourd´hui devant ce tertre surmonté d´une branche d’acacia, le jeune initié a changé. Il a compris en chemin qu´il avait rendez vous, quelque part, plus loin. Il avait rendez-vous avec un autre lui-même déjà présent en lui, mais enfoui, endormi, en léthargie. Il avait rendez-vous avec son âme, authentique, profonde. Cette lumière qu’il avait oubliée de regarder depuis si longtemps qu’il aurait pu la croire éteinte, disparue, comme ces traces de pas sur le sable que l´on croit effacées juste par ce que le vent qui monte les recouvre.

Et puis, petit à petit il avait saisit que la méthode maçonnique pouvait le conduire à retrouver la source de cette flamme à souffler le sable qui recouvrait la pierre. Il avait suivit la méthode, consciencieusement, il avait appris des autres sur lui même, il avait appris à payer de lui-même pour donner aux autres. Ce n’était pas très difficile finalement, presque naturel, il suffisait de s´en souvenir. Il fallait aussi un terrain propice, sa loge en faisait office. Elle était le chantier de toutes les retrouvailles. Ses frères l’accompagnaient depuis le début, toujours attentifs à sa progression, et c’est avec eux qu´il avait fait le chemin jusqu’au cadavre. Avec huit autres il était parti à sa recherche, dans la nuit. Ils l’avaient trouvé.

Le maître était bien mort, emportant avec lui les secrets de l’art. Il ne laissait de palpable qu’une branche d’acacia, tendue vers le ciel. Comme à chacune de ses étapes, le jeune maître ne trouva que des questions à se poser. La base de l’enseignement entrepris consistait à cela.
Les seules vraies réponses possibles à l´énigme nouvelle devant laquelle il se trouvait se nichaient au plus profond de lui-même.

Et le début de la réponse ne pouvait s’entrevoir qu’en s´interrogeant. Pourquoi ?

Pourquoi, contrairement à toute situation similaire, le cadavre est-il si facile à trouver ? Pourquoi le retrouver ? Pourquoi les assassins ont-ils planté un rameau d’acacia sur le tombeau de leur victime ? Que symbolise ce rameau que des mains ensanglantées ont mis en terre ? Suffit-il de se saisir de cette branche pour se sentir investi du savoir et de la science de celui qui dort dessous, pour devenir Maître ? Alors que justement ceux qui l’ont déposé n’accèderont jamais à la maîtrise à saisir cette branche, comment et quand va s’opérer le transfuge de l’avoir à l’être ?

Dans la nuit, le rameau à la main, le jeune maître mesure la distance qui le sépare du but à atteindre. Elle est immense, et dans ce paysage où le temps s´invente et l´espace se construit, l´éternité prend son sens.

Ici, ce qui est mort n’est qu’apparence. Ce qui vit encore demande à être découvert au travers d´un combat âpre et difficile. Il va falloir au jeune maître apprendre à reconsidérer l’apparente opposition de la vie et de la mort, trouver le troisième élément unificateur. Encore une fois il sait que cet élément est en lui, même. Peut-être surtout par ce que le doute est permis. Le doute sur ses capacités à réaliser la maîtrise sans forfaiture, le doute qui fait qu’il cherche encore en lui les reflets de cette lumière qu’ont vu ceux qui l´ont dit prêt à saisir l’acacia.

L’acacia… Le choix des meurtriers n’est pas innocent ! Ce bois jalonne l´histoire du monde judéo-chrétien. Bien sûr il est l’arbre le plus courant sur la scène biblique. Le climat sec et aride de la région n’est pas favorable au développement d’espèces fragiles. Mais est-ce suffisant pour en déterminer le choix au moment de quitter la scène du meurtre ?

L’acacia est pour le peuple juif un bois sacré. L’arche du tabernacle commandée par Dieu pour abriter les tables de la loi était faite de TROIS coffres s’emboîtant les uns dans les autres.
Celui du MILIEU était fait d’acacia, alors que le premier et le troisième étaient d’or. L’acacia fut le bois utilisé pour nombre d’ustensiles du temple. C’est aussi le bois d’une autre arche, pour une autre alliance. Celui de l’arche de Noé, le bois qui contenait la paire de tout ce qui vit sur terre. Les épines de ce bois sont longues effilées et dures, elles firent couler le sang sur le front du Christ, il signait là un autre crime.

L’acacia de par ses propriétés et son utilisation dans la mémoire de l’homme devint le symbole de l’immortalité de l’âme, il garde le pacte de DIEU dans l’or, il garde Noé sur les flots, il couronne le condamné qui ne mourra jamais. L’âme est comme ce bois réputé imputrescible, éternel.

Ce bois symbolise le pacte entre l’homme et le divin, entre le mort et le vivant, entre l’édifice en construction et la volonté de bâtir. Cette branche que le jeune maître saisit est comme le bâton de relais passé de main en main, il est le seul à faire le tour de piste en son entier. Ceux qui le tiennent de manière tout à fait temporaire finissent par disparaître, le long de la course, pendant que le bâton, la branche d’acacia, continue le chemin de la vie, transmise derrière par une main tendue que l’on ne voit pas, les yeux perdus devant, sur le terrain à investir. Le maître qui saisit l’acacia est celui qui relève le corps du maître jusqu’à en épouser la forme, à en saisir le dernier souffle. Quelle lourde charge en vérité, jamais souffle ne sera si lourd à porter.

Être maître…s’engager à poursuivre l’œuvre. Selon ses moyens, ses propres capacités développées par la méthode. Retrouver le sens des mots, les inventer pour palier, à la parole perdue.

Trouver CE nouveau langage, en soi, pour se dire autrement, suivant le plan, refaire le chemin du plus petit au plus grand. Ce qui est en nous est bien plus grand que ne pourrait le laisser penser notre enveloppe corporelle. Un trou sans fin à investir, éclairer et relier à l’universel.

Quelle ambition ! Quel projet !

Curieusement les maîtres passent et s’en vont, la Franc-Maçonnerie reste toujours d’actualité.
La méthode traverse le temps pour nous proposer l´action dans l’ici et maintenant.

Le jeune maître devra dorénavant porter ses fantômes en lui sans en avoir peur, ses cadavres, sans s’effrayer de l’apparence de ce qui paraît ne plus être. Face aux contraintes de la vie, de minuit à midi, il lui faudra tenir le bras de fer entre la passion et la raison. Son point d’ancrage est en lui, à l’intérieur. C’est là que son oeil pourra s’exercer à séparer l’apparence de l’importance, loin des faux-semblants, de ce qui semble sans jamais être, loin de la surface.

Saisir l’acacia c´est déjà connaître ses ennemis. Ceux là qui tuent en frappant le corps, le cœur et l’âme. Par ignorance, fanatisme et ambition, des Maux si courants qu’ils se travestissent parfois en qualité, selon les modes et les courants.

Le jeune maître devra prendre du recul, marché à reculons, pour mieux voir l’enseignement passé. Comme dans la vie, il pourra voir le passé en face et laisser l´avenir inconnu dans son dos. L’avenir il le devinera par les traces de ce qui fut, il le construira sur les bases solides de l’expérience et du devoir, profitant autant que pratiquant la transmission. Ignorance, fanatisme et ambition, connaissance, tolérance, humilité. Voila un des plans de la transmutation à opérer en lui-même, saisir l´acacia, c´est s´engager à opérer cette transmutation.

Le jeune maître devra démonter les mécanismes du crime pour les transformer, les transcender, les faire muer en qualités.

Savoir, écoute et relativité. Ce serment que fait le maître, ce bâton de relais qu’il saisit, c’est à la mort qu’il le prend.

(La mort… Il est étonnant de penser comme ce sont les symboles de la mort en FM qui déclenchent nombre de fantasmes profanes). Le maître lui affronte la mort dans la conscience de la lumière qu’elle apporte. Cet affrontement n’a pas les allures d’un combat, il s’agit là d’une joute d’une autre dimension. C’est la vie qui est en jeu, plus dans sa qualité que dans son existence même. On peut sortir vivant d’un combat avec la mort, mais il s’agit aussi d’en sortir grandi.

La loi de la nature nous enseigne que vie et mort se rencontrent, se heurtent, se repoussent et s’épousent pour se faire renaître réciproquement, indéfiniment. Nous assistons à la venue de l’un et l’autre, en permanence, en alternance, bien souvent en concomitance.

Le maître maçon sait que ces deux lumières ne sont pas ennemis ; il sait qu’il peut combattre, la mort, son image, son sens, ses pertes et ses profits. Lui-même est mort un jour, dans le noir du cabinet de réflexion. Le peu de lumière dont il disposait pour écrire son testament s’est fait lumière noire pour la suite des évènements. Des mains amies l’ont guidé dans un voyage où il avait rendez vous avec les éléments, et il est né à nouveau, sous la lumière, porté au centre de l’égrégore par ceux qu’il ne connaissait pas et qui l’ont reconnu.

Le maître sait que la mort n’est ni la fin ni le commencement, elle n’est qu’une étape, un endroit où il faut passer le relais. Il sait qu’il devra lui-même utilisé les armes de la faucheuse pour couper en lui les mauvaises herbes qui ont envahi son jardin secret. Il a défriché pour laisser pousser ce que l´on a mis en lui et qui attend en prenant la lumière de grandir suffisamment.

Le terrain a été laissée longtemps à l´abandon, envahi des codes et conditionnements, de l’avoir et du pouvoir. Le début de son chemin initiatique a mis en exergue cette zone où l’ombre couvrait la lumière. Il s’est senti comme en éveil après un long sommeil inconscient.
Et c’est dans la loge, ces lieux, protégés par un enseignement qui a traversé le temps pour laisser ses traces au présent, que le jeune maître apprendra encore à dominer l´animal qui est en lui.

Il est le seul à pouvoir l’atteindre, à aller le chasser de son jardin ou il pourra dès lors y planter l’acacia. S’il œuvre bien, les initiés pourront trouver en lui le temple en construction. Sa nature profonde va reprendre ses droits, elle transpirera de tous ses actes, de par le simple fait que l’homme ne peut entrer en lui-même se trouver et ne pas paraître aux autres tel qu’il est.
Son chantier n’a de toit que la voûte étoilée, le fil qu’il faut suivre pour en toucher le fond est rattaché aux étoiles, les racines de l’acacia prennent en lui pour étirer ses branches vers le ciel.

Au fond, il se bat avec son ego qui lui retient les pieds et alourdit sa démarche. Cet ego qui lui fermait les mains si ce n’est pour prendre, qui lui bouchait les yeux et les oreilles. La cécité est venue avec l’âge, l’enfance est reste enfermée dans l’oubli, comme ensevelie sous la terre.

Le travail est conséquent. Il faut au jeune maître payer le prix de sa volonté. La renaissance a un coût. Avant quand il se regardait, c’est l’ombre qu’il voyait, maintenant c’est lui-même. Lui, dans son encombrement, son travestissement.

Le symbolisme de l’acacia qui nous porte à la mort crée un choc. La rencontre entre le constat et le projet est fatidique, lourde de  conséquence selon le choix. L’initié est condamné au choix de la lumière. Il est condamné à poursuivre et à développer l’acquis de la méthode.

Apprenti on lui a dit qu’il serait amené à découvrir de nombreuses portes, compagnon il a franchi des marches et s’est approché de l’étoile aux portes  du monde, Maître il a franchi le pas qui le porte à l´infini, de l’autre  côté de la mort. A nouvel apprenti, il parcourra d’un nouveau pas le chemin qui le conduit à sa maîtrise. Il repasse au même endroit, juste un peu plus haut changeant son axe de vue  de quelques degrés.
Pas beaucoup, juste ce qu’il faut, les paysages paraissent maintenant à la  fois coutumiers et étrangers.

La plus grande conquête de l’homme peut maintenant être entreprise. Lui-même à la foi pour le bénéfice de son être et pour le bénéfice du monde.

Le maître, l’acacia à la main devra conjuguer le je avec le nous, faire cohabiter l’unité et le pluriel. La branche, partie de l’arbre peut faire un arbre. Elle a été coupée par des mains ensanglantées pour être plantée au meilleur Terreau.

Celui de la quête de soi à travers l’autre. Celui de l’union de la terre et du ciel, des racines aux étoiles.

J´ai dit.

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