7072-1

Auteur:

Non communiqué

GODF
Loge:
Eugène Varlin - Orient de Lyon-Villeurbanne


Ecole et République



Pour ce travail collectif sur le thème  » L’École, reflet de notre société, de toutes nos craintes et de

tous nos espoirs ? Quelle voix de la franc-maçonnerie pouvons-nous faire entendre ? Quels constats

et quelles propositions peuvent faire les francs-maçons ? ». C’est sur le lien fort qui unit la

République et son École que je voudrais, ce soir, nourrir la réflexion en apportant à travers cette

contribution l’esprit de l’atelier Eugène Varlin.


Aussi ai-je choisi de donner à cette planche un titre résolument affirmatif :

Ecole et République doivent rester indissociables.


La volonté républicaine d’asseoir fortement la République à travers une présence affirmée de

l’École, c’est ce que nous montrera une première partie d’inspiration historique.


La situation de crise vécue aujourd’hui par notre société atteint l’École. Un constat lucide mais sans concession fera l’objet de la deuxième partie.


Enfin, si nous continuons à croire en la République comme forme avancée d’organisation de la vie

sociale, formulons pour l’École publique, laïque tout ce qui lui est nécessaire pour remplir sa

mission, et ce sera la troisième partie de mon intervention.



Dès le siècle des Lumières, l’importance de l’école est mise en avant. Quelques citations pour

illustrer ce propos :



Montesquieu : « C’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la

puissance de l’éducation. »


Jean-Jacques Rousseau : “Former des citoyens n’est pas l’affaire d’un jour, et pour les avoir

hommes, il faut les instruire enfants”.


Condorcet : “On ne naît pas citoyen, on le devient”. Selon ce dernier, “ l’instruction vise au

perfectionnement de l’humanité autant qu’à la perpétuation de la République, voilà pourquoi elle est

une école d’humanité. Il est important de s’instruire pour être éclairé autant que pour être


républicain “. Condorcet propose de relier le savoir, le droit et la liberté. Il fait de l’école un lieu

d’élaboration de l’humanisme et définit l’école comme organe de la République.



La révolution de 1848 permettant l’avènement de la seconde République et la pratique du

suffrage universel (bien que réservé seulement aux hommes) va voir ce processus démocratique

remis en cause par le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte récemment élu Président de la


République. En effet, ce dernier, au mépris de la volonté du peuple va devenir empereur sous le titre de Napoléon III. Pour les Républicains, cet échec du suffrage universel va être un élément

déclencheur. Il faut faire l’éducation au suffrage universel.



Il faudra attendre Jules Ferry et ses lois scolaires pour voir mis en oeuvre ce concept. La

logique en est la suivante : l’instruction est obligatoire entre sept et treize ans. Obligatoire, l’école

est donc gratuite afin de ne créer aucune charge pour les parents quel que soit leur revenu familial.


Obligatoire, l’école est donc laïque afin de permettre à tous les enfants, quelles que soient les

convictions de leur famille, de se retrouver dans un cadre où les programmes et les aménagements

n’imposent à quiconque une foi et un culte particuliers. Cette foi et ce culte sont sauvegardés :


l’éducation religieuse sera dispensée hors-école publique ; une journée, le jeudi, lui sera réservée.



Il importe maintenant de souligner le lien entre ces dispositions bien connues avec le régime

républicain.



1.
La République se déclare d’abord incompétente pour enseigner un credo. Elle ne

bénéficie ni d’une révélation divine ni d’une infaillibilité. Elle ne peut et donc ne doit

enseigner dans l’école publique que des savoirs justifiables en raison par des

méthodes communément acceptables.



2.
La République respecte la liberté de conscience et la garantit. L’option philosophique

religieuse, areligieuse, antireligieuse est une affaire privée, c’est-à-dire le résultat

d’un choix personnel. Dans ce domaine elle n’a ni à intervenir ni encore moins à

trancher. La République n’intervient que pour protéger l’exercice de cette liberté.



3.
Aussi, de manière à éviter toute confusion, la République a voulu marquer nettement

la distinction des domaines par des séparations. Mot très significatif dans le

vocabulaire juridique et donc laïc : séparation des pouvoirs, séparation des églises et

de l’Etat. Cette séparation se manifeste

– dans l’espace : le bâtiment scolaire

– dans le temps : le dimanche et, originellement, le jeudi sont des jours non

scolarisés

– dans les personnels : les membres du clergé ne peuvent être des

fonctionnaires de l’Instruction Publique.



On peut dire que la laïcisation de la société à travers l’école commence à ce moment-là. Le

processus d’émancipation par rapport à la domination de l’église s’engage. Le pape Léon XIII

déclare “L’école est le champ de bataille où se décide si la société restera ou non chrétienne”.



Comment former des citoyens à la liberté et aux devoirs républicains si l’Eglise possède un pouvoir 
considérable de façonnement des consciences ?


Ferdinand BUISSON apportera une réponse cinglante : “L’Eglise est logique, il faut être avec elle

ou contre elle. L’école laïque n’est pas une chose sans nom ou sans caractère. Il faut opter : ou

l’école rationaliste ou l’école cléricale. Il n’y a rien entre les deux.”



Pénétrés de cet idéal de justice, d’égalité et de fraternité, les hommes politiques de la troisième

République – pour la plupart francs-maçons – ont voulu cette école publique, laïque. Ils allaient

affirmer, un peu plus tard, que la République française serait elle aussi laïque. Seule condition pour


que tous les Français se reconnaissent en elle. Je ne développerai pas plus mais la tiédeur des

manifestations officielles pour célébrer la loi de 1905 m’ a obligé à ce court rappel.



Venons en à l’École d’aujourd’hui. Elle occupe une place importante dans la société. Une

société dans laquelle des mutations profondes, inédites, rapides et incessantes affectent toutes les

dimensions de la condition humaine : connaissances, techniques, relations sociales, identités,

morale, économie, communications… Ces mutations créent des situations incertaines,

contradictoires, paradoxales et interdépendantes. Elles engagent de nouveaux champs de

responsabilités pour tous les humains.



Cependant, dans une société où les repères se brouillent, les peurs s’insinuent, l’avenir est

opaque, l’emploi change de nature et devient le plus souvent précaire, le repli sur soi s’accentue, les

inégalités se creusent, l’éducation et l’École subissent de plein fouet les effets de cette crise. La


production des richesses, le progrès des sciences, la multiplication des informations ne semblent

plus des promesses d’émancipation, faute d’un partage équitable.



Si l’École remplit encore, malgré les bouleversements sociaux, et de plus en plus

difficilement, la plus grande part de ses fonctions, elle n’en est pas moins à un tournant. Elle est

confrontée à des ghettoïsations territoriales, à l’extension de la pauvreté, des inégalités et des

injustices, aux souffrances des populations marginalisées ou exclues, aux inquiétudes et aux

interrogations des parents, au mal-être d’un nombre croissant d’élèves, au malaise d’une

partie des enseignants.



Sous l’effet des incertitudes, face au développement des inégalités, l’École est victime d’une

perte de sens. Elle est remise en question par une marchandisation rampante, y compris interne, par

la concurrence d’officines parascolaires privées qui se nourrissent de l’angoisse et de l’échec, par


les attentes multiples des parents, les exigences contradictoires qui lui sont assignées, la ségrégation interne qui se renforce.



L’École en trop d’endroits, est menacée de disqualification, d’implosion ou d’explosion.


Nous francs-maçons d’Eugène Varlin, attachés à notre idéal d’humanisme fait de fraternité

universelle et de justice sociale, nous ne pouvons accepter ce constat. Il est temps de nous exprimer,

nous devons être les initiateurs d’une volonté citoyenne de faire que l’École redevienne le pilier


essentiel de la République, notre République, celle à laquelle nous faisons référence à chacune de

nos tenues.



C’est sous le patronage de la liberté de penser, de créer et d’agir que nous plaçons l’École

laïque, l’École de la République.


Elle n’est pas un service public ordinaire.



Pour situer un peu mieux la difficulté de ce que doit être l’École aujourd’hui et surtout demain, il

est une réalité que nous devons prendre en compte : le temps scolaire représente 10% du temps de

vie des enfants et des jeunes. Ils apprennent aussi devant la télévision, Internet, dans la rue, en


famille ou en groupe. Ce constat exige la nécessité de donner à l’École des objectifs clairs et de lui donner les moyens nécessaires à remplir sa fonction.



L’École doit retrouver et réaffirmer sa mission
d’émancipation. Elle doit assurer

l’acquisition et la maîtrise des savoirs, des connaissances et des compétences indispensables à

chacun.



L’École doit offrir aux enfants et adolescents un
espace protecteur où ils apprennent

collectivement à se respecter, à se comprendre et à comprendre le monde où ils vivent, où ils

apprennent, ensemble, à vivre ensemble. Le caractère laïque ne doit pas être perçu comme

attentatoire à la liberté mais comme l’exigence constante du respect de tous. Le droit à la différence, revendiqué par certains au nom de la liberté, exclut mais ne rassemble pas.


L’École doit devenir un lieu d’apprentissage de la démocratie. Ce qui suppose un

fonctionnement où les droits individuels et collectifs de tous les acteurs de l’École soient reconnus.


Si nous osons affirmer que l’École n’est pas un service public ordinaire mais que c’est une

institution de l’État, cela veut dire que celui-ci doit garantir les objectifs et ce qui se fait dans

l’École publique.



Si nous osons affirmer que les missions de l’École – telles que nous venons de les énoncer – sont

les missions d’une École à laquelle nous croyons sincèrement parce qu’elle seule est le premier

maillon du nécessaire vivre ensemble, alors comment comprendre cet abandon idéologique ?


Allons-nous accepter la marchandisation rampante de l’école ? Allons-nous laisser s’établir dans les esprits que cette École publique est disqualifiée et que seules des officines privées sont à même

d’apporter des réponses sérieuses aux inquiétudes de nos concitoyens ? Allons-nous assister, sans


réagir, à la mise en concurrence des établissements scolaires sous prétexte d’obligation de

résultats ? Force est de constater que l’enseignement privé et confessionnel se situe dans ce registre

lorsqu’il s’agit de communiquer dans ce domaine.



Où le vivre ensemble harmonieux peut-il le mieux commencer à s’élaborer ? Nous faisons

tous le constat d’une société de plus en plus individuelle, sans communication véritable entre ses

différentes composantes où les seuls critères d’identification sont sociaux, professionnels,

communautaristes… Allons-nous abandonner le dernier bastion commun à tous les jeunes de France, pour nous adapter à l’air du temps et ainsi nous soumettre à la mondialisation libérale ? L’École doit

imposer ses exigences intellectuelles et morales si elle veut rester libératrice. L’École publique doit

redevenir le creuset de la vie sociale adulte.



Mais soyons réalistes, il ne suffit pas de nous lancer dans des incantations pour défendre cette École

publique, sachons encourager chez nos élus républicains – dont un certain nombre sont nos frères –

les manifestations en actes de leurs convictions républicaines qu’ils affichent seulement dans leurs

propos.



Si la République veut assigner à son École publique ces missions, elle doit conforter celle-ci dans

trois domaines :


– réaffirmer la laïcité institutionnelle comme principe raisonnable d’organisation sociale et

intellectuelle. La laïcité n’est pas qu’un principe permettant un mode d’organisation de la société

pour vivre ensemble, elle est d’abord une valeur fondant la liberté, la fraternité, la solidarité, la

ustice et l’égalité, et assurant la construction d’une personne à la fois autonome et solidaire.


– définir son objectif de qualification de la personne pour former le futur homme, le futur

citoyen et le futur travailleur en respectant l’individualité de chacun dans un collectif social de

fraternité.


– affirmer et reconnaître un droit à l’éducation permettant de respecter les attentes et les

rythmes de chacun.


Vaste et ambitieux programme que celui-ci ! Il ne nous appartient pas de formuler, de

détailler dans les moindres détails tous les contenus de l’École, mais d’être une force de proposition

pour que cette institution de la République permette à chacun de ses enfants de vivre pleinement,


lorsqu’il sera devenu adulte, son statut de citoyen responsable des devoirs et de ses droits.


Toutefois, soyons réalistes, cette École publique, laïque ne peut à elle seule prétendre

résoudre toutes les difficultés que j’ai évoquées dans la deuxième partie de mon exposé. Les mots

liberté, égalité, fraternité de plus en plus souvent inscrits sur les frontons de nos écoles rénovées – et


je m’en réjouis tout particulièrement – ne peuvent être porteurs de sens si la société ne les fait pas

siens.



Des réponses justes doivent être apportées aux problèmes du logement, de l’emploi qui

conditionnent la vie de tout être humain. Ne nous contentons pas seulement d’un discours

humaniste généreux mais essayons partout où nous le pouvons de construire cet espace de vie pour


que chacun s’y sente conforté dans sa dignité d’homme.



En France, s’affirmer républicain c’est être laïque. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Je

dirai tout simplement : affecter toutes les forces humaines et financières de l’État au seul service de

ce qui est commun à tous et qui contribue à rendre compréhensible par tous notre devise

républicaine. Le service public a des contraintes en termes d’égalité, de continuité sur le territoire, de laïcité, de gratuité qui ne s’appliquent pas au privé. A obligations différentes, ne sauraient

correspondre des droits égaux.



Arrive le moment de la conclusion. Nous francs-maçons, que pouvons nous faire ? Nous

réunir dans la sécurité fraternelle de nos temples, échanger, débattre, promouvoir des idées

novatrices ?



A la fin de chacune de nos tenues, le frère second surveillant dit : « …ils promettent de

continuer, en dehors du temple l’oeuvre maçonnique… »


C’est sur cette oeuvre maçonnique, résultat de notre engagement initiatique que je voudrais

terminer. Que chacun d’entre nous, dans le monde profane, engagé dans l’action militante politique

ou associative n’oublie pas son serment.



J’ai commencé cette planche par une citation, vous me permettrait pour finir de citer Diderot : «

Avoir des esclaves est grave, mais il y a plus intolérable, avoir des esclaves et les appeler citoyens

».


Dans un monde dominé par une pensée unique, libérale et hyper médiatisée, les citoyens deviennent vite des esclaves qui s’ignorent.


L’École publique laïque est une grande ambition pour éviter cela si nous savons faire partager la foi

pour cette oeuvre de raison et de justice.


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