30° #927013

Le Saint-Empire

Auteur:

J∴-J∴ S∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le Saint-Empire



Très Eminent Commandeur et vous tous, mes frères Chevaliers Kadosch,

Très franchement, lorsque vous m’avez proposé ce thème, je suis resté perplexe. En effet, cette notion de Saint Empire, et le symbole associé de l’Aigle bicéphale, sont omniprésents depuis notre arrivée dans la juridiction, mais on ne l’évoque guère et je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu beaucoup d’allusions ou de commentaires à ce sujet. Alors, en maçon et chevalier besogneux, je vais me réfugier sous l’autorité et l’érudition de nos aînés.

D’abord un regard pour le manuel d’instruction du Suprême Conseil. Il fait référence à l’article 18 des Grandes Constitutions de 1786 et évoque des appellations datant des débuts de la juridiction. Il est aussi dit qu’en son sein, les pouvoirs spirituel et temporel sont exercés par le Suprême Conseil et que cette appellation est traditionnelle de l’Ecossisme. Et c’est tout.

Comme vous tous, j’ai garni au fil du temps ma bibliothèque des ouvrages d’auteurs incontournables et je suis rassuré. Alors ouvrons-les : Paul Naudon, Claude Guérillot, Raoul Berteaux, Ragon, Irène Mainguy et nous sommes quand même sur notre faim : les références explicites au Saint Empire sont plus que discrètes, voire approximatives. En parcourant un article de Jean-Jacques Gabut dans un vieux numéro d’Ordo ab Chao, je relève cette flèche décochée envers Jean-Pierre Bayard sans autre procès : « Jean-Pierre Bayard, dans son article paru dans le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, expédie l’affaire en neuf lignes pour dire que ce terme encore employé au sein du Suprême Conseil au milieu du XIXème siècle, doit être compris non dans son sens historique de Saint empire romain germanique , mais dans son sens spirituel, union de tous les maçons pratiquant ce grade (sic) au-delà des frontières. » JJ Gabut ajoute que cette tentative d’explication est d’une naïveté affligeante et rappelle que trop les analyses moralisantes des maçonologues de la fin du XIXème et du début du XXème siècles réduisant nos rituels à des catéchismes primaires ». Fermez les guillemets.

Alors deux pistes s’ouvrent à nous pour nous pencher sur la question, celle de l’histoire de notre rite, en particulier à ses débuts, et celle du symbolisme en questionnant la référence en ce domaine, René Guénon.

Les sources de la notion de Saint Empire proviennent de la Loge Saint-Jean de Jérusalem des Empereurs d’Orient et d’Occident. Cette Loge, suivant certains historiens, aurait donné à Etienne Morin avant son départ à la Jamaïque le Rite écossais en 33 degrés, mais il n’existe aucun document tangible à ce sujet, tout comme il n’a pas été retrouvé la véritable patente reçu par Morin, celle qui est aujourd’hui réputée comme la première version du Rite de Perfection en 25 degrés. Quand le Comte de Grasse-Tilly revient en France, il fonde La Grande Loge Générale Ecossaise, afin de se différencier du Grand Orient. On connaît les influences teutoniques et templière qui ont concouru à l’élaboration du Rite Ecossais Ancien et Accepté. C’est dans cette matrice, à mon sens, qu’il faut chercher pour comprendre d’une part l’appellation Saint Empire, d’autre part, le symbolisme de l’aigle bicéphale.

On remarquera que le moment historique de la fondation des Suprêmes Conseils endossant le concept de Saint-Empire correspond à celui où la lignée historique des Empereurs du Saint Empire Romain/Germanique est brisée par un autre empereur, celui-ci auto-proclamé, Napoléon, le petit caporal qui s’est lui-même apposé la couronne impériale en lieu et place du Pape, selon le fameux épisode, en remplaçant l’aigle à deux têtes par l’aigle monocéphale. On sait que ça ne durera pas bien longtemps.

La lignée qui s’achève en 1806 s’était constituée à la suite du partage de l’empire carolingien au Traité de Verdun en regroupant deux de ses trois divisions lors du couronnement d’Otton 1er en 962. A cette date, l’empire s’établit de la mer du Nord aux états pontificaux et ce jusqu’au Traité de Westphalie à la fin de la guerre de Trente ans en 1648, soit plus de six siècles. Il se rétractera ensuite à sa partie allemande jusqu’au dernier coup de boutoir napoléonien.

Je m’abstiens de développer plus loin les arcanes historiques qui sont tout simplement ceux de l’histoire de l’Europe, mais en questionne certains pour comprendre quelques aspects de la notion étudiée.

Différencions d’abord Empire et Royauté. Un Roi règne sur un territoire mais est investi par une autorité spirituelle. C’est le cas de la royauté en France où, depuis les Capétiens (lignée qui s’installe sur le dernier tiers, le plus occidental, du partage de Verdun), le Roi est couronné par le Pape ou un Evêque. Un Empereur, lui, étend son pouvoir sur une confédération d’états régis par des Princes, Ducs, et Prince-Evêques.

Si Charlemagne a été couronné Empereur par le Pape, ses successeurs se sont affranchis de la tutelle chrétienne et on voit apparaître sous Frédéric Barberousse la formule latine Sacrum Imperium, avec non seulement cet affranchissement mais aussi la captation de l’autorité spirituelle. L’Empire s’appelle alors Saint Empire Romain en affirmant sa légitimité dans la continuité de l’Empire Romain antique. C’est Frédéric III, au XVème siècle, qui ajoutera le qualificatif de germanique, en latin, Teutonicae nationis pour l’appellation définitive Sacrum Romanum Imperium Germanicae Nationis, en allemand Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation.

Que retenir de ces épisodes ? Essentiellement que la question de la dualité autorité spirituelle/pouvoir temporel est le pivot de toute cette histoire. L’empereur revendique la fusion de ces deux puissances. Il tient sa légitimité directement de Dieu et son pouvoir doit s’exercer par-dessus les multiples attributions de pouvoirs temporels. Une bonne partie de l’histoire européenne repose sur la controverse Papauté /Empire à ce sujet.

Dans d’autres régions du monde, cette question ne se pose pas. Le modèle impérial est comparable au monarque universel des Hindous, Chakravarti, tout autant qu’à la notion soufie de Khalife. Quant aux Chinois, l’Empereur est le Roi-Pontife, Wang, le fils du Ciel et les dynasties chinoises n’ont jamais connu de dialectique autorité spirituelle/ pouvoir temporel. C’est pourquoi aujourd’hui Mao a été carrément sanctifié aux côtés de Lao Tseu et Confucius. Il y a identification du tenant du pouvoir avec le fils unique du Ciel. Là aussi, on comprend mieux l’histoire et même l’actualité.

Pour comprendre l’analogie entre le Saint Empire historique et le Saint Empire spirituel, il est important de s’appuyer sur le rêve impérial de Dante et le mythe arthurien du Graal. A ce sujet, la lecture des deux livres les plus hermétiques de René Guénon, L’ésotérisme de Dante et le Roi du Monde est d’un grand recours. Difficile, voire impossible d’en livrer ici un abrégé. Je vous incite plutôt à l’entreprendre.

Le Rite écossais Ancien et Accepté se pose en arche de la Tradition dans la continuité de l’Ordre Templier, des Noachites ou encore des Fidèles d’Amour. C’est pourquoi il reprend, à la mort officielle du Saint Empire historique, le mythe de l’union du spirituel et du temporel, en s’attribuant l’emblème de l’Aigle Bicéphale. L’aigle est depuis toujours le symbole de l’Empire universel. Oiseau du ciel et des dieux dans nombre de traditions, sa version bicéphale représente la réunion , le lien entre les deux pôles de la manifestation, le Ciel et la Terre, le Divin et l’Humain mais aussi, en tant que modèle fondamental de la relation entre unité et dualité, l’union des contraires, des opposés. On peut donc y voir sans se tromper l’union du passé et du futur , du dehors et du dedans, du macrocosme et du microcosme, ou de l’Orient et l’Occident (et on se situe bien là dans la filiation templière). On sent aussi la proximité des symbolismes de l’Extrême Orient avec en premier lieu le concept fondamental du yin yang.

Dans les armoiries du Suprême Conseil, cette dualité est explicite, non seulement dans l’emblème de l’aigle bicéphale, mais aussi dans les deux devises. Ordo ab Chao, c’est l’ordre spirituel du monde auquel répond en écho Deus meumque jus, indiquant que la justice des hommes doit se conformer à cet ordre.

Dans le Roi du monde, René Guénon énonce que lors de l’Adoration des Mages, ceux-ci qualifient le Christ de trois titres, Prêtre, Roi et Maître. Venant de l’Orient indien, le Mahanga, Melchior, lui offre l’or et le salue en tant que Roi. Le Mahatma, Gaspard, lui offre l’encens et le salue en tant que Prêtre. Et le Brahatma, Balthazar, lui offre la myrrhe, l’ambroisie des Hindous en le saluant en tant que Maître spirituel, celui qui est affranchi de la condition humaine. Ce troisième pouvoir, qui dépasse et détient les deux autres, on le voit dans les rayons lumineux de l’emblème écossais. Le Prince est alors incarné par le Christ, baptisé par Jean et oint par les mages. C’est là qu’il faut saisir le symbolisme primordial de la Trinité. Ce symbolisme est endossé par le triple pouvoir conféré par les Mages venant d’Orient, ce qui est d’évidence. La Lumière unique, la Lumière éternelle, la Lumière chaque jour renaissante, est la source du triple pouvoir, royal, sacerdotal et prophétique. Le prophétique ne signifie pas qu’il est celui de la prédiction profane, mais étymologiquement parlant, la capacité de rendre intelligible ce qui n’est pas exprimé. Autrement dit, dans ce ternaire fondamental, le pouvoir prophétique est celui qui engendre les deux autres qui en détiennent leur légitimité.

Dans ma loge symbolique la Voie d’Hénoch, nous perpétuons une Saint Jean d’Hiver rituelle où l’on peut entendre de la bouche du Premier Surveillant : « le Vénérable Maître se tient entre la lune et le soleil, sous la couronne de gloire, sur le siège du Roi de Justice dont il est dit : « Tu ouvres et plus personne ne peut fermer, et quand tu fermes, plus personne ne peut ouvrir ». L’Orateur ajoute : « Embrasse le Rayon de Lumière et monte jusqu’aux créneaux du Trône ». Derrière ses formules mystérieuses, on pressent Melkitsedeq, le Roi de paix et de justice, la quête du Graal, le mythe arthurien, et l’intégralité du Rite écossais Ancien et Accepté. La Franc-maçonnerie de tradition est en permanence liée implicitement à Melkitsedeq, sans y faire explicitement référence. L’arbre du Paradis de Dante apparaît alors comme le symbole hermétique de notre Rite, tandis que la quête du Graal s’éclaire avec la tradition chevaleresque : l’Ordre de la Table Ronde est l’archétype des ordres de chevalerie. La chevalerie est le véhicule, le lien permanent entre la tradition royale et sacerdotale, entre l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel. Dès les premiers grades chevaleresques en Loge de Perfection on peut le subodorer et on le comprend pleinement avec le degré de Kadosch.

René Guénon fait remarquer qu’il y a parenté entre les cieux de Dante et les degrés d’initiation, les hiérarchies de la Vita Nuova correspondant aux arts libéraux figurant sur l’échelle des Kadosch. Il ajoute que l’aigle, dans la Divine Comédie, est en haut de l’échelle dans le ciel de Jupiter.

Quant à l’épée de justice tenue par l’Aigle, elle est à la fois royale et sacerdotale. C’est tout le symbolisme de l’épée, à la suite de celui de la hache crétoise. Une face royale, une face sacerdotale, alors que le principe transcendant est entrevu tout au bout de la pointe, et que le fil de l’épée (et du manche de hache) représente la ligne prophétique, selon l’explication précédente. Cette épée investit légitimement le Kadosch du titre de soldat de l’universel et de l’éternel.

Au regard de ce symbolisme, le Saint Empire ne peut pas être considéré dans son seul double aspect, royal et sacerdotal, mais dans sa configuration triple, en percevant son origine dans l’axe médian. A cet égard, on voit bien l’identité de ce schéma fondamental avec celui de nombre de traditions, de la kabbale hébraïque au Yijing chinois, en passant par la trimurti hindoue.

Pour terminer, revenons à l’histoire et à un épisode particulier, celui de l’abdication du Suprême Conseil d’Amérique au profit de celui de France en 1821. L’acte officiel est porté à la connaissance des loges et des maçons écossais par une circulaire signée des dignitaires du Rite. Il fait alors clairement référence au Saint Empire. On peut dire que la légitimité et l’élan du Suprême Conseil datent véritablement de ce moment-là. A la suite de cet acte, une Fête de l’Ordre rassemble tous les Ecossais réunis en un seul corps. On rapporte que le comte Muraire y entonne un fervent chant d’espoir. Le comte Muraire est alors Secrétaire du Saint-Empire. Puissions-nous, mes Frères Chevaliers Kadosch, continuer à sa suite, à chanter l’espoir de justice et de paix !

J’ai dit.
JJS:.

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