Une relecture en creux du mythe d’Hiram

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J’ai été frappé, en consultant de nombreux livres ou articles consacrés au récit de la mort d’Hiram, de constater que les exégètes ne prennent en compte que ce qui y est dit, rapporté, décrit de façon explicite. Il me semble cependant que la portée de ce mythe est considérablement enrichie par la prise en compte de ce qui n’y figure pas. De ce que de manière évidente ses créateurs ont volontairement omis d’y inclure.

La question essentielle que pose le récit de cette journée fatidique me paraît être la suivante : Pourquoi Hiram accepte-t-il de quitter la parenthèse infinitésimale de son existence, ce si fugitif instant de la vie pour accepter se fondre dans le néant éternel du vide absolu de l’être ? Serait-il animé par des considérations religieuses ? Hiram viendrait-il rejoindre la cohorte de saints et de saintes dont les actes sont voués aux dieux qui les ont inspirés et montrés en exemple pour l’édification des fidèles ?

Tous les récits qui rapportent les actes comme les paroles des saintes et des saints chrétiens font mention de la croyance, de la foi, de la fidélité à un dieu et à ses lois. Rien de tel dans le déroulement du drame qui conduit au trépas d’Hiram. La seule croyance à laquelle il se réfère implicitement concerne son attachement au travail humain et à la pertinence de l’ordre qui y a été apporté.

Il n’est non plus fait mention de crainte d’un enfer ni d’espérance d’un paradis. Pour expliquer ce qui le conduit à mettre en danger sa vie puis à aller au bout du sacrifice notre héros ne se réfère à aucune croyance, à aucune religion. Il évoque sa responsabilité, son engagement dans son travail, sa conviction profonde dans un monde humain plus juste et plus progressif. Il met sa vie en balance avec la défense des règles destinées à permettre au travail de l’Homme de mieux surmonter les contraintes matérielles, à mieux humaniser le Monde. Alors que résurrection et paradis sont promis à tous les saints reconnus par l’Eglise aucune perspective de cet ordre n’est offerte à Hiram pourtant juste parmi les justes. La seule résurrection dont il est fait mention est celle de sa vision du monde, de sa démarche de son exemple seul susceptible de se réincarner dans les maîtres qui auront retrouvé sa parole et dont la chaîne d’union ininterrompue traversera l’espace et le temps.

Ainsi à aucune des étapes qui marquent la descente dramatique de notre héros vers la mort il n’est fait allusion à un au-delà, à un dieu, à une résurrection, ce qui serait la marque d’un mythe chrétien. A aucun moment il n’est évoqué de vie après la mort ni de jugement dernier qui le ferait figurer à la droite du Père. Qu’est-ce qui a donc poussé cet homme au faîte de son œuvre, en pleine possession de ses moyens, à choisir de donner sa vie plutôt que de trahir ses engagements ? Alors que pour lui périr signifie ne plus être pour l’éternité.

Il lui aurait pourtant suffi de dire un mot, ce mot qui reconnaît à celui qui le détient la qualité de maître. Ce mot qui ouvre la porte de la connaissance, qui donne accès aux savoir faire. Mais céder aux menaces, choisir la vie au prix d’une trahison n’est pas acceptable pour Hiram. Il a consacré sa vie à l’Art Royal, il en a fixé les règles, il s’est identifié à une recherche. Celle du progrès, de la progression individuelle et collective, de l’approfondissement de la connaissance fondée sur la transmission et le travail.

Admettre que le mauvais compagnon devienne maître en contradiction avec un processus de transmission fondé sur le mérite individuel serait renier toute une vie, sa vie mais aussi celle de ses frères avec lesquels il échange, avec lesquels il progresse, avec lesquels il construit. Parce que son temple intérieur est à l’image du temple extérieur à la construction duquel il a voué son existence il ne peut accepter que ce dernier soit dégradé par l’accession à la maîtrise des mauvais compagnons. En faisant le choix du sacrifice Hiram nous communique un autre message : c’est sur terre, ici et maintenant dans le laps de temps si court de son existence que l’homme se construit entièrement. Rien avant sa naissance, rien après sa mort, la parenthèse s’ouvre et déjà elle se referme. Ne resteront que les souvenirs de ce qu’il fut mais surtout de ce qu’il fit. Pour lui-même et pour le progrès de cette humanité qui ne tisse son devenir que par l’addition des apports multiples. Qui ne tisse sa continuité que par la transmission ininterrompue des connaissances.

Hiram a conçu, mis en place, pour lui-même et pour ses compagnons un code de conduite. Une hiérarchie des fonctions, un mode de communication des connaissances et des savoir-faire. Récompenses et sanctions, reconnaissance de l’acquisition des savoirs organisent l’espace et le temps d’une action concertée, collective ayant pour objectif la construction du temple. En trahissant ces règles c’est lui-même qu’Hiram trahirait. Ce à quoi il a voué sa vie, ce qu’il a bâti pour y parvenir, l’humanité entière à laquelle il consacre son ouvre.

Communiquer le mot à ceux qui ne l’ont pas mérité ce serait détruire non seulement tout cela mais aussi tout ce que sa vie a représenté pour lui, ses proches, ses compagnons. Au-delà de ses motivations humaines trouve-t-on trace d’un appel à une croyance, à une quelconque déité? Non ! Hiram est bien l’un des premiers héros humanistes uniquement mus par des ressorts humains. En dépit de cette absence de références à une croyance, à une foi, à un dieu certains exégètes n’hésitent pas pourtant pas à interpréter ce mythe à l’aune des mythologies chrétiennes.

Faisant abstraction du fait qu’il fut entièrement crée par les maçons du siècle des lumières. Ils s’en tiennent aux significations antérieures des signes et des symboles réutilisés par ces auteurs. Mais ils ne se hasardent pas à interpréter ce qui n’y figure pas. Or mieux que ce qui est dit c’est ce qui n’est pas dit qui permet de situer le mythe d’Hiram par rapport aux mythologies qui l’ont précédé. C’est ainsi qu’à aucun stade de leur agression contre leur maître les mauvais compagnons ne sont présentés comme des démons, animés par l’esprit du mal. Ni comme des esprits dévoyés qui rejetteraient le catéchisme d’une quelconque religion. Ce sont simplement de mauvais disciples qui n’acceptent pas de se plier à l’enseignement de leurs maîtres humains. Ils sont animés par l’envie, la bêtise, l’esprit de lucre sans qu’aucune explication surnaturelle ne soit avancée pour justifier leur comportement.

Lorsque les maîtres partis à la recherche du corps d’Hiram découvrent l’emplacement où a été déposée sa dépouille, celle-ci, comme n’importe quel cadavre abandonné en pleine nature sans protection particulière, est parvenue à un stade avancé de décomposition. Quel contraste avec la tombe du Christ réputée retrouvée vide de son corps martyrisé. Enfin ultime indice, pour signaler l’emplacement de cette tombe provisoire les maîtres y déposent non pas une croix ou quelques symboles religieux mais une simple branche d’acacias. Proposant ainsi une symbolique entièrement nouvelle.

De cette relecture en creux du mythe d’Hiram il ressort que celui-ci a été entièrement composé pour démontrer la pertinence de l’organisation maçonnique. Pour la première fois un homme préfère affronter la mort non pour défendre son suzerain, son roi ou la Sainte Eglise ni même pour assurer sa survie. Mais « simplement » pour pérenniser une organisation du travail humain fondée sur la transmission, la formation et l’initiation. En apposant le sceau de son sacrifice sur cette conception nouvelle des rapports des hommes dans le travail Hiram transfère le sacré dans l’ordre de l’humain. N’est-il pas en effet d’autant plus méritoire d’accepter de perdre la vie quand on n’espère aucune résurrection dans un au-delà fantasmatique ? On notera que cette défense et illustration dramatisée du travail et du progrès s’inscrit, en cette aube du siècle des Lumières, dans la continuité de la démarche suivie par les concepteurs des deux encyclopédies contemporaines l’Anglaise et la Française. Leur finalité commune est de valoriser un processus d’acquisition des connaissances dont la maîtrise permettra à l’homme d’humaniser le monde et de faire progresser l’humanité sans avoir à se référer à quelque parole divine révélée.

Ce qui a pu dérouter les exégètes et les autoriser à des interprétations déistes de ce mythe c’est que celui-ci n’est porteur d’aucune remise en question explicite de la démarche religieuse. Son contenu est entièrement consacré à la valorisation d’un message unique au contenu positif mais celui-ci est développé autant de manière implicite qu’explicite. Nul doute que cette forme singulière d’écriture sympathique a été choisie pour tenir compte des conditions particulières dans lesquelles la démarche maçonnique cherchait alors à s’affirmer. Ayons particulièrement en mémoire les persécutions dont étaient alors victimes les rédacteurs de certains chapitres de la Grande Encyclopédie de Diderot et D’Alembert ainsi que l’excommunication dont le Pape frappa les francs-Maçons. Pour satisfaire aux nombreux contrôles qui leur étaient imposés avant toute autorisation de publication les auteurs, qui cherchaient à prendre leurs distances vis à vis du pouvoir religieux, étaient dans l’obligation de rédiger des textes destinés à être lus entre les lignes. C’est ce que j’ai tenté aujourd’hui de faire avec vous.

Depuis la composition du mythe d’Hiram et singulièrement pendant l’occupation allemande de nombreux résistants firent le sacrifice de leur vie sans être animés par une quelconque croyance. Ils étaient uniquement animés par leur foi en l’homme, par leur sens des responsabilités assumées et le respect des engagements pris. D’autres les ont rejoints qui étaient animés par leur foi en un dieu. Ce fut le temps de la rose et du réséda. Les croyants et les non croyants, les laïcs et les religieux se sont alors côtoyés face aux mêmes dangers poursuivant les mêmes objectifs.

Il est regrettable qu’une fois la paix revenue la parole d’Hiram ait du s’effacer devant le discours religieux. Il est regrettable alors que les églises continuent à baliser notre espace de la plus petite place de village aux grandes perspectives urbaines que les temples où est perpétué l’exemple d’Hiram soient contraints de se cacher dans des ombres pour beaucoup évocatrices de complots. Perpétuant le souvenir d’Hiram une étoile flamboyante s’est levée avec le siècle des Lumières. Ne la tenons plus cachée! Faisons que sans artifice, sans secret gardé, elle éclaire l’humanité dans la voie du progrès : Humain ; simplement Humain.

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